
Le groupe d’Ottawa et le rôle de la France
Trente ans de méthodologie des indices de prix, 1994-2026
Introduction
Le groupe d’Ottawa
La « cité » des Nations unies sur les indices de prix, réunie tous les deux ans depuis novembre 1994.
C’est là que se discutent, avant leur codification, les questions qui font l’inflation mesurée : formules élémentaires, biais de substitution, effet qualité, logement, données de caisse, méthodes multilatérales.
Ses participants ont écrit l’essentiel des manuels de l’IPC de 2004 et de 2020 (OIT, FMI, OCDE, CEE-ONU, Eurostat et Banque mondiale 2004; FMI, OIT, CEE-ONU, Eurostat, OCDE et Banque mondiale 2020; Diewert 2024).
Question : qui y parle ? Où est l’Insee ? Et qui, en France, est en mesure de discuter la doctrine qui s’y fabrique ?
Un travail antérieur : Jany-Catrice et Zotti (2025)
Genèse : groupe lancé par Armknecht (BLS), Balk (Statistics Netherlands) et Schultz (Statistics Canada), dans le contexte du débat Boskin, perçu comme une menace pour l’indépendance des instituts, en France notamment (Jany-Catrice et Zotti 2025).
Base : 488 papiers, 1994-2022 ; analyses bibliométriques, de co-citation et thématiques ; entretiens avec les fondateurs.
Résultats : Diewert, Silver, de Haan au cœur des réseaux ; deux traditions dans les années 1990, théorique (Diewert) et pragmatique (Sellwood, Dalén, Turvey), la seconde s’effaçant après 2000 ; la qualité, centrale jusqu’en 2001, cède la place à l’immobilier puis aux données de caisse.
Ici : une autre question, qui participe ? Base étendue à 2026, posters et documents de séance compris, chaque auteur rattaché à son institution et à son pays.
La base
634 contributions aux 19 réunions, d’Ottawa (1994) à Varsovie (mai 2026) : 457 papiers, 80 posters, 82 documents de séance, 15 interventions.
623 auteurs, 39 pays, une quinzaine d’organisations internationales.
Le site du groupe donne les noms, pas les institutions : chaque auteur a été rattaché à son institution au moment de la réunion.
Affiliation vérifiée sur le PDF pour 163 contributions, et pour tout auteur susceptible d’être français. 7 places d’auteur sur 1 145 sans affiliation.
Totaux conformes aux rapports à la Commission de statistique : 35 contributions à Tokyo (2015), 55 à Rio (2019) (Nations unies, Commission de statistique 2016, 2020).
Trois résultats
Le groupe s’est élargi et déplacé : moins d’Américains, plus de Canadiens et de Japonais, plus de banques centrales et d’universités.
L’Insee y est présent, mais peu : 14 contributions sur 634 (2,2 %), 13 réunions sur 19, jamais plus d’un papier propre par réunion, rien à Varsovie en 2026.
La France n’y existe qu’à travers l’Insee : seul pays du G7 représenté par une seule institution. Sur la mesure des prix, pas de contre-expertise technique hors du producteur.
Trente ans d’évolution
Un groupe qui a quintuplé
- De 11 contributions en 1994 à 50 en 2026, pour 104 auteurs ; banques centrales : 14 % à Varsovie. Décompte fractionnaire par auteur.
Les thèmes ont suivi les données

- Effet qualité : de 29 % des contributions (1994-2003) à 14 % (2015-2026). Données de caisse, web scraping, méthodes multilatérales : l’essentiel de l’agenda depuis 2015. Classement par mots-clés des titres ; même diagnostic chez Jany-Catrice et Zotti (2025).
Qui porte le groupe
| Institution | 1994-2003 | 2004-2013 | 2015-2026 | Total | Réunions |
|---|---|---|---|---|---|
| Statistics Canada | 11 | 9 | 27 | 47 | 18 |
| Statistics Netherlands | 13 | 10 | 16 | 39 | 19 |
| ONS (Royaume-Uni) | 11 | 10 | 17 | 38 | 16 |
| Univ. de Colombie-Britannique | 6 | 13 | 16 | 35 | 16 |
| Eurostat | 13 | 6 | 11 | 30 | 15 |
| ABS (Australie) | 7 | 11 | 10 | 28 | 13 |
| Statistics Japan | 5 | 6 | 14 | 25 | 14 |
| Statistics Sweden | 7 | 8 | 10 | 25 | 15 |
| BLS (États-Unis) | 15 | 6 | 4 | 25 | 13 |
| Statistics New Zealand | 2 | 11 | 10 | 23 | 12 |
- Insee : 14e, avec 14 contributions, entre Statistics Iceland (15) et la BCE (13).
Les pays

- États-Unis : de 13 % à 4 % ; Japon : de 3 % à 13 %. France : 2,2 % depuis 2015, au niveau de la Pologne.
L’Insee
Trois phases
| Période | Contributions | Thèmes |
|---|---|---|
| 1994-2003 : pionnier | 6 en 7 réunions | données Nielsen (1994), chaînage, hédonique (1998, 1999), téléphonie mobile ; réunion de Paris (2003) |
| 2004-2013 : quasi-retrait | 2 en 6 réunions | mode et ajustement de qualité (2007), données de caisse et effet qualité (2013) |
| 2015-2026 : retour par les nouvelles sources | 6 en 6 réunions | données de caisse, web scraping, Booking.com, classification par apprentissage ; rien en 2026 |
- La décennie d’absence est celle où le groupe ouvre les dossiers d’aujourd’hui : immobilier, données de caisse à grande échelle, dérive des indices chaînés, méthodes multilatérales.
Des retours d’expérience plutôt que de la méthode
Les contributions de l’Insee décrivent surtout comment l’institut traite telle source ou tel produit.
Les auteurs changent avec les postes : seuls Lacroix (3 réunions), Bascher, Magnien, Sillard et Montbroussous (2) reviennent. Statistics Netherlands : Balk, de Haan, Chessa, une recherche continue qui a fondé les méthodes multilatérales.
Guédès (2007), habillement : remplacements et non-observations = 56 % des variations de prix relevées en 2006, soldes 37 % (Guédès 2007). Dernière contribution de l’Insee sur la collecte traditionnelle.
Le groupe a été un lieu d’expression plus libre : en 2013, l’Insee y concluait que recouvrement et bridged overlap surestiment légèrement l’effet qualité (Sillard, Léonard, et Varlet 2013) ; la phrase a disparu du document de travail de 2017.
La France, ou l’Insee seul
Le seul pays du G7 représenté par une seule institution

- États-Unis 15 institutions, Japon 10, Royaume-Uni 7, Italie 6, Allemagne et Canada 4, France 1. Aucune université française, ni la Banque de France.
Ailleurs, le producteur est discuté
Allemagne : Bundesbank 17 contributions, universitaires une douzaine, Destatis 9. La Bundesbank y analyse l’écart IPC-IPCH (Knetsch, Popova, et Schwind 2024) et l’intégration du logement des propriétaires à l’IPCH (Knetsch, Schaller, et Schwind 2026).
Trier : von Auer décompose les indices officiels en prix et biais de représentativité (Auer 2026).
Japon : universités et Banque du Japon contribuent davantage que le bureau statistique. Canada : Colombie-Britannique 35, Statistics Canada 47.
Le groupe est un lieu où la méthode du producteur est mise à l’épreuve par des institutions qui n’en dépendent pas.
Des travaux français qui ne rencontrent pas les statisticiens
Aghion, Bergeaud (alors Banque de France), Boppart, Bunel (Insee) : l’imputation des prix lors de la destruction créatrice fait sous-estimer la croissance française d’environ 0,5 point par an, 2004-2015 (Aghion et al. 2018, 2019).
Même mécanisme que le bridged overlap, conclusion de sens opposé aux travaux sur ses cas d’échec.
Aucun d’eux n’a présenté au groupe, pas plus que Jaravel sur l’inégalité d’inflation (Jaravel 2021). La Banque de France exploite les relevés de l’IPC, mais sur la formation des prix (Berardi, Gautier, et Le Bihan 2015).
Ces travaux prolongent la thèse Boskin, dont les implications budgétaires (indexation des pensions et prestations) la faisaient percevoir comme une menace pour l’indépendance des instituts (Jany-Catrice et Zotti 2025). Ils sont invoqués en France pour répondre aux critiques de l’indice, sans avoir jamais été discutés au groupe d’Ottawa.
Le groupe n’était pas un camp anti-Boskin : Diewert y chiffrait dès 1994 le biais à la hausse à au moins 0,8 point par an, et les travaux du BLS y ont été présentés (Diewert 2024). C’est le lieu où ces affirmations étaient confrontées aux statisticiens des prix, et c’est ce qui manque aux travaux sur la « croissance manquante ».
Une expertise sans contre-expertise
| Qui | Sur quoi | |
|---|---|---|
| Producteur | Insee | méthodes, données, défense de l’indice |
| Couche intermédiaire | banque centrale, universitaires sur les méthodes | presque vide |
| Contestation publique | associations, syndicats, essayistes | ressenti, principe de l’ajustement |
- L’absence de la France au groupe d’Ottawa, hors Insee, n’est que le symptôme le plus mesurable de ce vide.
Ce que l’Insee n’apporte pas
Les dossiers absents
Méthodes multilatérales : 29 contributions depuis 2015, aucune de l’Insee, qui les a pourtant testées dans un projet financé par Eurostat (2020-2022) (Insee 2021).
Logement : une centaine de contributions depuis 2004, aucune de l’Insee.
Effet qualité en collecte traditionnelle : rien depuis 2007, alors que les remplacements par les enquêteurs restent la règle pour la majorité du panier.
Varsovie, 2026 : 45 institutions, 104 auteurs ; multilatérales, logement des propriétaires dans l’IPCH, inflation par groupe de revenus (Eurostat-Statbel), cheapflation et shrinkflation (Guerreiro et Van Loon 2026). Aucun papier français.
Limites : l’Insee participe aussi aux groupes d’Eurostat et au groupe d’experts CEE-ONU/OIT ; la base compte les papiers, pas la présence.
Conclusion
Conclusion
L’Insee a été pionnier dans les années 1990, s’est absenté pendant la décennie décisive, et n’est revenu qu’avec des retours d’expérience.
Surtout, il y est seul : dans les autres grands pays, la méthode du producteur est discutée par la banque centrale et par des universitaires.
Les choix français les plus discutés, comme le traitement des remplacements de produits, ne sont exposés ni à la critique des pairs qui ont écrit les manuels, ni à celle d’une expertise nationale indépendante.