Le groupe d’Ottawa et le rôle de la France

Trente ans de méthodologie des indices de prix, 1994-2026

Auteur·rice
Affiliation

IFE-OFCE

Date de publication

octobre 2026

Résumé

Le groupe d’Ottawa est l’instance des Nations unies où se discutent, depuis 1994, les méthodes des indices de prix avant leur codification dans les manuels internationaux. Cet article reconstitue ses 634 contributions, de la réunion fondatrice d’Ottawa à celle de Varsovie en mai 2026, et rattache chacun de leurs 623 auteurs à son institution. L’Insee y a été pionnier dans les années 1990, s’en est presque retiré pendant la décennie où le groupe a ouvert les dossiers qui dominent aujourd’hui, et n’y est revenu qu’avec des retours d’expérience sur les données de caisse et le web scraping. Il signe 14 contributions, soit 2,2 % du total, et n’a rien présenté en 2026. Surtout, la France n’y existe qu’à travers lui : c’est le seul pays du G7 représenté par une seule institution. Aucune université française, ni la Banque de France, n’a jamais présenté un papier au groupe, alors que la Bundesbank y analyse l’IPCH allemand, que des universitaires allemands y discutent les méthodes officielles, et que les économistes français dont les travaux portent sur la mesure des prix publient ailleurs. En matière de mesure des prix, l’expertise française est celle du producteur, sans contre-expertise technique organisée.

Mots clés

indices de prix, IPC, IPCH, groupe d’Ottawa, Insee, statistique publique, méthodologie

1 Introduction

En trente-deux ans et dix-neuf réunions, l’Insee a signé ou cosigné 14 des 634 contributions présentées au groupe d’Ottawa, soit 2,2 %. Il a participé à 13 réunions sur 19, mais n’y a jamais apporté plus d’un papier propre, et il n’a rien présenté à Varsovie en mai 2026. Aucune autre institution française n’y a jamais présenté un papier.

Le groupe d’Ottawa est la « cité » des Nations unies consacrée aux indices de prix. Depuis sa première réunion, en novembre 1994, c’est là que se discutent, avant leur codification, les questions qui font l’inflation mesurée : formules élémentaires, biais de substitution, effet qualité et méthodes hédoniques, logement, données de caisse, méthodes multilatérales. Ses participants ont écrit l’essentiel des manuels internationaux de l’IPC de 2004 et de 2020 (OIT, FMI, OCDE, CEE-ONU, Eurostat et Banque mondiale 2004; FMI, OIT, CEE-ONU, Eurostat, OCDE et Banque mondiale 2020; Diewert 2024). Savoir qui y parle, c’est savoir qui fabrique la doctrine que les instituts appliquent ensuite, et qui est en mesure de la discuter.

Ce groupe a déjà fait l’objet d’une étude systématique. Jany-Catrice et Zotti (2025) en retracent la genèse, à partir d’entretiens avec ses fondateurs, et analysent 488 papiers présentés de 1994 à 2022 par des méthodes bibliométriques, de co-citation et thématiques, en se concentrant sur le traitement de la qualité. Le présent article part d’une autre question, celle des institutions qui participent au groupe. Il étend la base jusqu’à Varsovie en 2026, y inclut posters et documents de séance, et rattache chaque auteur à son institution et à son pays, ce que ni le site du groupe ni cette étude ne fournissent. Trois résultats en ressortent. Le groupe s’est élargi et déplacé : moins d’Américains, beaucoup plus de Canadiens et de Japonais, et une place croissante des banques centrales et des universités. L’Insee y a une présence régulière mais mince, en recul relatif depuis les années 1990. Surtout, la France n’y existe qu’à travers l’Insee : c’est le seul pays du G7 représenté par une seule institution, quand l’Allemagne, l’Italie, le Japon ou le Canada y envoient leur institut statistique, leur banque centrale et leurs universitaires. Ce constat en éclaire un autre, propre au débat français : sur la mesure des prix, il n’existe guère de contre-expertise technique en dehors de l’institut qui produit l’indice.

La section 2 présente le groupe et la base. La section 3 décrit l’évolution du groupe, la section 4 les institutions et les pays qui le portent. La section 5 retrace la participation de l’Insee, la section 6 montre que la France n’y est représentée que par lui et en tire les conséquences pour le débat français, et la section 7 relève les thèmes sur lesquels l’Insee ne contribue pas. La section 8 conclut.

2 Le groupe et la base constituée

La base recense les 634 contributions présentées aux 19 réunions du groupe, d’Ottawa (octobre 1994) à Varsovie (mai 2026) : 457 papiers en session, 80 posters, 82 documents de séance et 15 interventions sans papier, en table ronde ou en atelier. Elles sont signées par 623 auteurs distincts, de 39 pays et d’une quinzaine d’organisations internationales. La base de Jany-Catrice et Zotti (2025), construite à partir des fichiers PDF du même site, retient 488 papiers de 1994 à 2022, une fois écartés les diaporamas et les doublons. La nôtre recense 541 contributions sur la même période, dont 395 papiers en session, les autres étant des posters, des documents de séance et des interventions sans papier. Les deux bases se recoupent donc largement, mais diffèrent par leur unité, le document pour l’une, la contribution et ses auteurs pour l’autre, et par l’information codée : les références citées et les mots-clés dans la leur, les institutions et les pays dans la nôtre.

La liste vient des pages de réunion du site du groupe (UNECE 2026), qui donnent les sessions, les titres et les noms des auteurs, mais pas leur institution. Chaque auteur a donc été rattaché à son institution au moment de la réunion, puis classé en institut statistique, banque centrale, organisation internationale, université, autre administration ou secteur privé. Pour 163 contributions, l’affiliation a été vérifiée sur la première page du PDF, et elle l’a été systématiquement pour tout auteur susceptible d’être français ou rattaché à l’Insee. Les autres reposent sur la connaissance des statisticiens des prix, dont les carrières sont bien documentées : 22 contributions restent en confiance faible, et 7 places d’auteur sur 1 145 sans affiliation.

Une contribution est comptée pour une institution dès qu’un de ses auteurs en relève. Un décompte fractionnaire, qui partage chaque contribution entre ses auteurs, donne des classements très proches, sauf pour les universitaires, souvent co-auteurs. Les totaux recoupent ceux des rapports du groupe à la Commission de statistique des Nations unies : 35 contributions à Tokyo en 2015 et 55 à Rio en 2019, comme annoncé (Nations unies, Commission de statistique 2016, 2020). Deux corrections ont été faites à partir des PDF. Le papier de Lequiller et Zieschang de 1995 reprend un document de travail du FMI, écrit lors du détachement de Lequiller, et compte pour le FMI. Le papier collectif de Draper et al. (2022) a trois co-auteurs de l’Insee que la page omet, et compte pour l’Insee.

3 Trente ans d’évolution

Le groupe a quintuplé : 11 contributions à Ottawa en 1994, une vingtaine par réunion jusqu’en 2007, entre 35 et 59 depuis 2011, et 50 à Varsovie en 2026, pour 104 auteurs distincts (Figure 1). Les posters et documents de séance, qui forment jusqu’à la moitié des contributions de certaines réunions, expliquent une partie de la hausse. Le nombre de pays représentés passe de 7 à 24, et les réunions se sont tenues à Tokyo (2015), Rio (2019) et Varsovie (2026).

Figure 1. Contributions par réunion, selon le type d’institution des auteurs. Décompte fractionnaire : chaque contribution est partagée entre ses auteurs. Source : pages de réunion du groupe d’Ottawa, affiliations codées par l’auteur.

Les instituts statistiques restent l’ossature du groupe, avec entre la moitié et les trois quarts des contributions selon les réunions. Autour d’eux, deux groupes ont pris de la place. Les universitaires passent d’environ 10 % des contributions avant 2007 à plus de 25 % entre 2009 et 2017, portés par le pôle de Diewert à l’Université de Colombie-Britannique et par les économistes japonais et australiens. Les banques centrales, quasi absentes jusqu’en 2007, représentent 14 % des contributions de Varsovie, avec la Bundesbank, la BCE, la Banca d’Italia, la Banque du Japon et la Banque centrale d’Arménie.

La géographie a basculé. La part des États-Unis tombe de 13 % des contributions en 1994-2003 à 4 % en 2015-2026, et le BLS passe de 15 à 4 contributions d’une période à l’autre : l’activité américaine culmine dans les années qui suivent le rapport Boskin (Boskin et al. 1996), puis se tarit. Le groupe est né de ce contexte : Jany-Catrice et Zotti (2025) montrent qu’il a été lancé par Armknecht (BLS), Balk (Statistics Netherlands) et Schultz (Statistics Canada) au moment où le débat américain sur la surestimation de l’inflation inquiétait les instituts, en France notamment, qui y voyaient une menace pour leur indépendance, et que le rapport Boskin y fut loin de faire l’unanimité. Le Royaume-Uni recule de 17 % à 7 %. Le Canada, de 11 % à 15 %, et le Japon, de 3 % à 13 %, prennent le relais.

Les thèmes ont suivi les sources de données (Figure 2). Classées par mots-clés dans leurs titres, ce qui reste approximatif, les contributions sur l’effet qualité et l’hédonique restent nombreuses, mais leur part passe de 29 % en 1994-2003 à 14 % en 2015-2026. Le logement s’installe à partir de 2004. Les données de caisse, le web scraping et les méthodes multilatérales occupent depuis 2015 une part dominante de l’agenda. Ce constat rejoint celui de Jany-Catrice et Zotti (2025), dont l’analyse des titres et des résumés montre que la qualité, thème central des années 1990, laisse la place aux indices immobiliers dans les années 2000, puis aux données de caisse et à la dérive des indices chaînés après 2011 : 61 % des papiers qu’ils consacrent à la qualité datent de 1994-2001, et depuis 2004, la qualité n’est l’objet explicite que de 15 % au plus des contributions de chaque réunion.

Figure 2. Part des contributions de chaque période dont le titre relève du thème, en %. Une contribution peut relever de plusieurs thèmes. Les périodes comptent 157, 198 et 279 contributions. Source : pages de réunion du groupe d’Ottawa, classement par mots-clés de l’auteur.

4 Qui porte le groupe

Six institutions forment le noyau du groupe : Statistics Canada, Statistics Netherlands, l’ONS britannique, l’Université de Colombie-Britannique, Eurostat et l’ABS australien (Table 1). Chacune a signé entre 28 et 47 contributions et a été présente, papier en main, à 13 réunions ou plus ; Statistics Netherlands n’en a manqué aucune. L’Insee arrive au quatorzième rang, avec 14 contributions, entre Statistics Iceland (15) et la BCE (13). Ce noyau institutionnel recoupe le noyau individuel identifié par Jany-Catrice et Zotti (2025) : Diewert, auteur le plus prolifique avec 25 papiers jusqu’en 2022, Silver (19) et de Haan (15), autour desquels les réseaux de co-signature se densifient après 2000. Ils distinguent dans les années 1990 deux traditions, l’une fondée sur la théorie des nombres indices (Diewert, de Haan, Silver), l’autre sur la pratique statistique (Sellwood, Dalén, Turvey), la seconde s’effaçant après 2000.

Tableau 1. Les quinze institutions les plus présentes. Contributions comptant au moins un auteur de l’institution, par période, et nombre de réunions où l’institution a présenté au moins une contribution (sur 19). Source : pages de réunion du groupe d’Ottawa, affiliations codées par l’auteur.
Institution 1994-2003 2004-2013 2015-2026 Total Réunions
Statistics Canada 11 9 27 47 18
Statistics Netherlands 13 10 16 39 19
ONS (Royaume-Uni) 11 10 17 38 16
Univ. de Colombie-Britannique 6 13 16 35 16
Eurostat 13 6 11 30 15
ABS (Australie) 7 11 10 28 13
Statistics Japan 5 6 14 25 14
Statistics Sweden 7 8 10 25 15
BLS (États-Unis) 15 6 4 25 13
Statistics New Zealand 2 11 10 23 12
FMI 4 10 6 20 13
Bundesbank 1 5 11 17 9
Statistics Iceland 7 5 3 15 12
Insee 6 2 6 14 13
BCE 0 5 8 13 10

À l’échelle des pays, l’écart se creuse, car les autres pays additionnent plusieurs institutions (Figure 3). La France est seizième sur 39 pays sur l’ensemble de la période et, depuis 2015, au niveau de la Pologne, derrière le Brésil, l’Autriche et l’Italie. Sa part n’a jamais retrouvé le niveau de 1994-2003.

Figure 3. Part des contributions comptant au moins un auteur du pays, par période, en %. Pays classés selon la dernière période. Source : pages de réunion du groupe d’Ottawa, affiliations codées par l’auteur.

5 L’Insee : une présence régulière mais mince

L’Insee est présent à 13 réunions sur 19, mais avec une seule contribution propre par réunion, jamais davantage. Sa part passe de 3,8 % des contributions en 1994-2003 à 1,0 % en 2004-2013, puis remonte à 2,2 % en 2015-2026. Trois phases se dessinent (Table 2, en annexe).

La première, de 1994 à 2003, est celle d’un Insee pionnier. Dès la réunion fondatrice, Saglio (1994) compare prix moyens et indice de prix à partir de deux ans de données Nielsen sur les barres chocolatées, soit l’une des premières utilisations de données de caisse dans le groupe (Diewert 2024). Suivent l’estimation du biais lié au chaînage annuel des agrégats intermédiaires de l’IPC (Poinat 1997), les premiers modèles hédoniques de l’Insee, sur les biens durables et l’habillement puis sur les lave-vaisselle et les micro-ordinateurs (Bascher et Lacroix 1998; Lacroix et Bascher 1999), et deux papiers sur l’indice des services de téléphonie mobile (Lacroix et Magnien 2001; Le Gallo et Magnien 2003). L’Insee accueille la septième réunion, à Paris, en mai 2003. Il n’était pas étranger au mouvement des « cités » : il avait cofondé en 1987, avec les instituts canadien et néerlandais, le groupe de Voorburg sur les statistiques de services, qui précède de sept ans le groupe d’Ottawa (Jany-Catrice et Zotti 2025).

La deuxième, de 2004 à 2013, est un quasi-retrait : deux contributions en six réunions. Guédès (2007) traite de la mode et de l’ajustement de qualité dans l’habillement, où les remplacements et les non-observations représentaient 56 % des variations de prix relevées en 2006, et les soldes 37 %. Sillard, Léonard, et Varlet (2013) confrontent ensuite plusieurs méthodes d’ajustement de qualité sur les données de caisse. C’est précisément la décennie où le groupe ouvre les dossiers qui structurent aujourd’hui la statistique des prix : indices immobiliers, données de caisse à grande échelle, dérive des indices chaînés et premières méthodes multilatérales.

La troisième, depuis 2015, est un retour par les nouvelles sources. L’Insee présente de nouveau ses travaux sur l’effet qualité dans les données de caisse (Léonard et al. 2015), puis leur mise en production (Rateau 2017), avant leur intégration à l’IPC en janvier 2020 (Insee 2020). Viennent ensuite le web scraping pour les modèles hédoniques (Zafar et Himpens 2019), l’indice des services d’hébergement à partir de Booking.com (Montbroussous 2022) et la classification des données de caisse dans la nomenclature de consommation par apprentissage automatique (Montbroussous et Monziols 2024). L’Insee cosigne aussi en 2022 un papier collectif sur l’articulation entre prix des services aux entreprises et prix à la consommation (Draper et al. 2022).

Ces contributions sont pour la plupart des retours d’expérience de production : comment l’institut traite telle source ou tel produit. Les auteurs changent avec les postes ; seuls Lacroix, présent à trois réunions, et Bascher, Magnien, Sillard et Montbroussous, à deux, reviennent. Statistics Netherlands a fait au contraire du groupe un lieu de recherche continue, avec Balk, de Haan puis Chessa, dont les papiers ont fondé les méthodes multilatérales que plusieurs instituts européens ont adoptées depuis. Le groupe a pourtant été, pour l’Insee, un lieu d’expression plus libre que ses publications : la version de 2013 du travail sur les données de caisse concluait que le recouvrement et le bridged overlap surestiment légèrement l’effet qualité (Sillard, Léonard, et Varlet 2013), conclusion qui a disparu de la version publiée en document de travail en 2017.

6 La France, ou l’Insee seul

6.1 Le seul pays du G7 représenté par une seule institution

Sur l’ensemble de la période, la France est représentée au groupe par une seule institution, l’Insee (Figure 4). C’est le seul pays du G7 dans ce cas : les États-Unis y ont été représentés par quinze institutions, le Japon par dix, le Royaume-Uni par sept, l’Italie par six, l’Allemagne et le Canada par quatre. Parmi les pays qui ont présenté au moins sept contributions, seuls l’Islande, la Norvège, la Pologne et le Luxembourg partagent cette situation, avec des systèmes statistiques et universitaires de taille sans commune mesure.

Figure 4. Contributions par pays, selon le type d’institution des auteurs, pour les pays ayant présenté au moins sept contributions, et nombre d’institutions distinctes du pays. Décompte fractionnaire. Les organisations internationales sont exclues. Source : pages de réunion du groupe d’Ottawa, affiliations codées par l’auteur.

Aucune université française, ni la Banque de France, n’a jamais présenté un papier au groupe. Les quelques Français repérés hors de l’Insee y parlaient au nom d’organisations internationales, comme Lequiller pour le FMI en 1995 ou Christophe Bontemps, chercheur de l’INRAE en disponibilité, pour l’institut de formation statistique des Nations unies pour l’Asie et le Pacifique en 2026 (Goussev et al. 2026).

Les autres pays envoient au groupe un écosystème. En Allemagne, la Bundesbank a signé 17 contributions et des universitaires, de Trier ou de Duisburg-Essen, une douzaine, contre 9 pour Destatis. Au Japon, les universités, Hitotsubashi et Tokyo en tête, et la Banque du Japon contribuent davantage que le bureau statistique. Au Canada, l’Université de Colombie-Britannique a signé 35 contributions, contre 47 pour Statistics Canada. En Italie, la Banca d’Italia est arrivée à Rome en 2022, aux côtés de l’Istat et de plusieurs universités.

6.2 Une expertise sans contre-expertise

Ces autres institutions ne se contentent pas de compléter le producteur : elles le discutent. La Bundesbank présente au groupe ses propres analyses de l’indice allemand, de l’écart entre IPC national et IPCH (Knetsch, Popova, et Schwind 2024) à l’effet qu’aurait l’intégration du logement des propriétaires occupants dans l’IPCH (Knetsch, Schaller, et Schwind 2026). Von Auer, à Trier, y décompose les indices officiels en variation de prix et en biais de représentativité (Auer 2026). Les universitaires de Colombie-Britannique, de Nouvelle-Galles du Sud ou de Queensland y confrontent les méthodes des instituts à la théorie des indices. Le groupe est ainsi un lieu où la méthode du producteur est mise à l’épreuve par des institutions qui n’en dépendent pas.

Rien de tel n’existe pour la France, et ce n’est pas faute de travaux. Avec Aghion et Boppart, Bergeaud, alors à la Banque de France, et Bunel, à l’Insee, ont estimé que l’imputation des prix lors de la destruction créatrice, qui suppose qu’un produit disparu aurait évolué comme ceux des producteurs survivants, conduit à sous-estimer la croissance réelle française d’environ 0,5 point par an entre 2004 et 2015 (Aghion et al. 2018), dans le prolongement de leur travail sur les États-Unis (Aghion et al. 2019). Le mécanisme est celui-là même que les statisticiens des prix discutent sous le nom d’imputation ou de bridged overlap, et la conclusion est de sens opposé à celle des travaux sur ses cas d’échec, qui font craindre une sous-estimation de l’inflation. Ces travaux prolongent la thèse de la commission Boskin, dont les implications budgétaires, par l’indexation des pensions et des prestations, expliquent qu’elle ait été perçue dans le groupe comme une menace pour l’indépendance des instituts (Jany-Catrice et Zotti 2025). Ils sont invoqués en France pour répondre aux critiques de l’indice, sans avoir jamais été discutés au groupe d’Ottawa : ni Aghion, ni Bergeaud, ni Boppart, ni Bunel ne figurent parmi ses 623 auteurs, pas plus que Jaravel, dont les travaux portent sur l’inégalité d’inflation et la variété des produits (Jaravel 2021). La Banque de France a par ailleurs exploité les relevés de l’IPC pour étudier la formation des prix (Berardi, Gautier, et Le Bihan 2015), sans présenter au groupe de travail sur leur mesure. Ces travaux vivent dans les revues académiques, alors que des universitaires américains présentent au groupe leurs travaux sur les prix en ligne ou sur l’inflation alimentaire mesurée par les données de transaction.

Le groupe d’Ottawa n’était pas pour autant un camp opposé à Boskin. Dès sa première réunion, Diewert y chiffrait à au moins 0,8 point par an le biais à la hausse de l’IPC, et les travaux du BLS qui allaient nourrir les estimations de la commission, sur les formules élémentaires notamment, y furent présentés avant que le BLS n’adopte la moyenne géométrique au niveau élémentaire (Diewert 2024). Le groupe a plutôt été le lieu où ces affirmations étaient confrontées aux statisticiens des prix, et c’est ce qui manque aux travaux sur la « croissance manquante ».

Le débat français sur la mesure des prix se joue donc entre deux pôles. D’un côté, l’institut qui produit l’indice, en défend les méthodes et en détient les données. De l’autre, une contestation publique, celle des associations de consommateurs, des syndicats ou de quelques essayistes, qui porte sur le ressenti ou sur le principe même de l’ajustement de qualité, sans instrument technique. La couche intermédiaire, celle des économistes de banque centrale et des universitaires qui travaillent sur les méthodes de l’indice et en discutent avec le producteur, est presque vide. Sa faible présence au groupe d’Ottawa n’en est que le symptôme le plus mesurable.

7 Ce que l’Insee n’apporte pas au groupe

Depuis 2015, 29 contributions traitent de méthodes multilatérales ou de dérive des indices chaînés, et aucune ne vient de l’Insee. L’institut a pourtant testé ces méthodes face à ses méthodes à panier fixe dans un projet financé par Eurostat, mené de 2020 à 2022 (Insee 2021) ; ce travail n’a pas été soumis au groupe. Le logement, sujet d’une centaine de contributions depuis 2004, est absent des contributions de l’Insee. Sur l’effet qualité, la dernière contribution de l’Insee qui porte sur la collecte traditionnelle date de 2007 ; les suivantes portent sur les données de caisse et le web, alors que les remplacements de produits par les enquêteurs restent la règle pour la majorité du panier. Le groupe avait pourtant été, dès 1997, le lieu où Eurostat présentait des études concluant que les pratiques d’ajustement de qualité étaient une source majeure de non-comparabilité entre les IPC européens, études qui ne furent jamais publiées (Jany-Catrice et Zotti 2025).

L’absence de Varsovie en 2026 est d’autant plus visible que l’agenda y touchait des débats français. La réunion a rassemblé 45 institutions et 104 auteurs. Une demi-douzaine de contributions y portaient sur les méthodes multilatérales, trois sur le coût du logement des propriétaires occupants et autant sur les prix immobiliers, dont l’estimation par la Bundesbank de l’effet de leur intégration à l’IPCH allemand (Knetsch, Schaller, et Schwind 2026). Eurostat et Statbel y présentaient une approche européenne harmonisée de l’inflation par groupe de revenus (Guerreiro et Van Loon 2026), et trois papiers traitaient de la « cheapflation » ou de la « shrinkflation ».

Ces résultats ont deux limites. Le groupe d’Ottawa n’est pas le seul lieu d’échange : l’Insee participe aux groupes de travail d’Eurostat et au groupe d’experts de la CEE-ONU et de l’OIT sur l’IPC, qui se réunit en alternance avec le groupe d’Ottawa. Et la base mesure les papiers, pas la présence : un statisticien de l’Insee a présidé une session à Londres en 2006 sans y présenter de papier. Mais le groupe d’Ottawa est le seul lieu où les méthodes sont discutées avant leur codification, entre producteurs, banques centrales et universitaires, et c’est par les papiers qu’on y pèse.

8 Conclusion

Le groupe d’Ottawa a fabriqué en trente ans l’essentiel de la doctrine internationale des indices de prix, et il s’est ouvert à de nouveaux pays, aux banques centrales et aux universités. L’Insee y a été pionnier dans les années 1990, puis s’en est largement absenté pendant la décennie où se sont posées les questions qui dominent aujourd’hui. Il y est revenu avec les données de caisse, mais par des retours d’expérience plus que par des contributions de méthode, et seul.

Cette solitude est le trait le plus frappant de la participation française. Dans les autres grands pays, la méthode du producteur est discutée au groupe par la banque centrale et par des universitaires qui travaillent sur les mêmes questions. En France, l’institut qui produit l’indice est aussi le seul à en discuter les méthodes dans les instances où elles se fixent. Les choix français les plus discutés, comme le traitement des remplacements de produits, ne sont donc exposés ni à la critique des pairs qui ont écrit les manuels, ni à celle d’une expertise nationale indépendante.

Annexe : les contributions de l’Insee

Tableau 2. Les contributions de l’Insee au groupe d’Ottawa, 1994-2026. En 2022, le papier collectif sur les prix des services compte trois co-auteurs de l’Insee (Bertin, Maillefert, Fournier). Le PDF de 2015 compte quatre auteurs de l’Insee, la page n’en cite qu’un ; celui de 2019 crédite Zafar et Himpens. Source : pages de réunion du groupe d’Ottawa, affiliations vérifiées sur les PDF.
Année Réunion Auteurs Contribution
2024 Ottawa Adrien Montbroussous Classification of scanner data into COICOP: a machine learning approach (poster)
2022 Rome Rohan Draper et al. (dont A. Bertin; S. E. Maillefert; J. M. Fournier) Alignment of Methodology and Scope between Services Producer Price Indices (SPPIs) and Consumer Price Indices (CPIs): developing a framework for using CPIs in SPPI calculation
2022 Rome Adrien Montbroussous Web scraping of booking.com: exploring new data and methodology for the hotel service consumer price index
2019 Rio de Janeiro Jean-Denis Zafar; Mathilde Poulhes Webscraping prices to estimate hedonic models and extensions to other predictive methods
2017 Eltville Guillaume Rateau Implementation of the treatment of the scanner data in France
2015 Tokyo Patrick Sillard Scanner data and quality adjustment
2013 Copenhague Patrick Sillard; Isabelle Léonard; Gaëtan Varlet Scanner data and quality adjustment
2007 Ottawa Dominique Guédès Fashion and Consumer Price Index
2003 Paris Françoise Le Gallo; François Magnien Measuring the price change of mobile phone services: an arduous task
2001 Canberra Thierry Lacroix; François Magnien Methodology for constructing a price index for mobile-telephony services
1999 Reykjavik Thierry Lacroix; Jérôme Bascher Dish-washers and PCs in the French CPI: hedonic modeling, from design to practice
1998 Washington Jérôme Bascher; Thierry Lacroix On the use of hedonic methods in the CPI: an application to consumer durables and apparel
1997 Voorburg François Poinat Estimation of the potential bias of the French C.P.I. due to the annual linking of intermediary aggregates
1994 Ottawa Alain Saglio Comparative changes in Average Price and Price Index: Two case studies

Bibliographie

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