
Salaires dans la fonction publique : l’indicateur qui a disparu
Point d’indice, salaire moyen, salaire à structure constante, RMPP
Introduction
Deux phrases vraies
« Le salaire réel des fonctionnaires en place a augmenté de 18 % » ; « le pouvoir d’achat des fonctionnaires a baissé de 0.6 % ».
Les deux peuvent être vraies en même temps : elles ne mesurent pas la même chose.
- la première décrit la paie d’un fonctionnaire qui reste en poste : avancement à l’ancienneté et promotions compris (c’est la RMPP) ;
- la seconde décrit ce que vaut un poste donné au fil du temps : même corps, même grade, même échelon (c’est le salaire à structure constante).
Six indicateurs, six questions ; les quatre principaux :
- point d’indice (et grille, ITB-GI) : quelle revalorisation générale ?
- salaire net moyen : combien coûte l’agent moyen ?
- salaire à structure constante : combien vaut un poste donné, primes comprises ?
- RMPP (rémunération moyenne des personnes en place) : comment évolue la paie de ceux qui restent ?
Le débat public mélange ces indicateurs, et la statistique publique n’en publie plus qu’une partie.
Le plan
- Les six indicateurs et ce que chacun retient du salaire d’un agent.
- Comment ils s’emboîtent : effet de carrière, effet de renouvellement, trente ans d’effet de structure.
- Quinze ans de salaires dans l’État, déflatés par l’IPC puis par l’IPCH.
- La disparition du salaire à structure constante au profit de la RMPP : 2007, le calendrier des publications, les enseignants.
- Propositions : rétablir la publication.
Exemple récent
Interview 1er président de la Cour

La thèse
Le salaire à structure constante est le seul indicateur qui dise ce que vaut un poste de fonctionnaire. L’Insee l’a publié pendant trente ans.
Tant qu’il a été publié, il a été le moins favorable des trois : inférieur au salaire moyen 32 années sur 33, et toujours inférieur à la RMPP (de 2,0 points par an en moyenne).
Il a disparu par étapes : du chapeau des Insee Première en 2006, des tableaux en 2013, de toute la publication en 2023.
Dans le même temps, la RMPP, qui inclut l’avancement de chaque agent et est presque toujours positive, a pris toute la place.
Résultat : depuis 2021, en pleine période d’inflation, on ne sait plus mesurer directement l’évolution du prix d’un poste.
Ce que montrent les chiffres
À poste donné, le salaire net réel de l’État est à 95,4 en 2023 (base 100 en 2008) avec l’IPC, et à 92,0 avec l’IPCH : environ 8 % de pouvoir d’achat en moins.
Le salaire moyen est à peu près stable (99,8 avec l’IPC), grâce à l’élévation des qualifications.
La RMPP cumulée est à 122,0 : c’est la trajectoire d’un agent resté quinze ans et ayant eu tous ses avancements, pas le salaire d’un poste.
Le point d’indice net a perdu 19 % de pouvoir d’achat depuis 2017 (IPCH).
Six indicateurs, six questions
Les briques du salaire d’un fonctionnaire
Traitement indiciaire = indice majoré (grille : corps, grade, échelon) × valeur du point (4,92278 € bruts par mois depuis juillet 2023). Environ les trois quarts du salaire brut.
Primes : environ un quart, beaucoup moins pour les enseignants.
Le salaire d’un agent peut évoluer pour quatre raisons :
- la valeur du point augmente ;
- la grille est modifiée ;
- l’agent avance dans la grille (GVT positif) ;
- ses primes évoluent.
Chaque indicateur retient une partie de ces sources.
Le point d’indice : l’indicateur le plus visible

Gel de juillet 2010 à juin 2016, puis de février 2017 à juin 2022. Source : fgeerolf.com/data/ipp/indicefp.html.
Pouvoir d’achat du point d’indice net

Environ −30 % depuis 2000 avec l’IPC, plus d’un tiers avec l’IPCH. Mais aucun agent n’évolue exactement comme le point.
Ce que retient chaque indicateur
| Indicateur | Question | Primes | Avancement | Effectifs | Publié |
|---|---|---|---|---|---|
| Valeur du point | Revalorisation générale ? | non | non | non | oui |
| ITB-GI (DGAFP) | Prix d’un échelon ? | non | non | non | oui |
| Structure constante | Prix d’un poste ? | oui | non | non | jusqu’en 2020 |
| RMPP | Paie de ceux qui restent ? | oui | oui | non | oui |
| Salaire net moyen | Coût de l’agent moyen ? | oui | oui | oui | oui |
| Effet de structure | Que doit le salaire moyen aux mouvements d’agents ? | - | GVT + | GVT - | jusqu’en 2020 |
« Effectifs » : l’indicateur dépend de la composition des effectifs (entrées, sorties, qualifications).
Structure constante contre RMPP : le mécanisme

La grille baisse en termes réels (flèche violette), l’agent monte d’un échelon (pointillés verts) : la RMPP (flèche orange) est la somme des deux.
En fin de grille, il ne reste que la baisse

La RMPP est une moyenne : en 2023, 53 % des agents en place de la territoriale ont vu leur rémunération progresser moins vite que les prix, alors que la RMPP ne baissait que de 0,2 % (DGAFP 2025).
Exemple : la grille des professeurs des écoles, 2017-2026

Point d’indice net : −19 % en termes réels (IPCH). Trois échelons gagnés : −10 %. Dernier échelon : −630 € par mois. Hors revalorisations de primes propres aux enseignants.
Recoller les morceaux
\[\Delta\,\text{salaire moyen} \;\approx\; \underbrace{\Delta\,\text{structure constante}}_{\text{prix des postes}} \;+\; \underbrace{\text{GVT positif} + \text{GVT négatif}}_{\text{effet de structure}}\]
\[\text{RMPP} \;\approx\; \Delta\,\text{structure constante} + \text{GVT positif}\]
GVT positif (effet de carrière) : autour de +2 points par an, très stable.
GVT négatif (entrées-sorties, « noria ») : les sortants en haut de grille sont remplacés par des entrants en bas de grille.
Exemple 2003 : prix des postes −0,9 % ; carrière +2,2 points ; entrées-sorties −1,9 point. Salaire moyen −0,5 %, RMPP +1,5 %.
Ce que disent les chiffres
La structure constante, toujours la moins favorable

Négative 17 années sur 33, contre 10 pour le salaire moyen et aucune pour la RMPP. Après 2020, la courbe s’arrête.
Trente ans d’effet de structure dans l’État

Quinze ans de salaires dans l’État (IPC)

2021-2023 : prolongement à partir des rapports annuels de la DGAFP (RMPP brute des fonctionnaires moins GVT positif).
Avec l’IPCH

L’IPCH a augmenté plus vite que l’IPC, surtout en 2022-2023 (Geerolf 2024).
Indices en 2023 selon la base et le déflateur
| Base 100 | Déflateur | Structure constante | Salaire moyen | RMPP cumulée |
|---|---|---|---|---|
| 2008 | IPC | 95,4 | 99,8 | 122,0 |
| 2012 | IPC | 95,5 | 98,0 | 114,9 |
| 2008 | IPCH | 92,0 | 96,3 | 117,7 |
| 2012 | IPCH | 92,7 | 95,1 | 111,5 |
Avec l’IPCH, la perte à poste donné atteint environ 8 % depuis 2008.
Le salaire moyen lui-même passe sous son niveau de 2008.
L’indicateur qui a disparu
2007 : un ministre juge une étude de l’Insee « totalement erronée »

Insee Première n° 1151 (juillet 2007) : salaire net moyen −0,9 % en euros constants, structure constante −1,6 %, personnes en place +0,4 % (Gombault et Quarré 2007; Les Échos 2007).
Ce que le ministère mettait en avant : la RMPP
L’étude n’était pas erronée : elle mesurait autre chose. Le ministère raisonnait en RMPP.
Rapport Tron (PLF 2008) : la polémique « résulte sans doute d’une mauvaise présentation des résultats » ; les négociations salariales n’aboutissaient plus, faute d’« instrument de mesure partagé » (Tron 2007).
Éric Woerth, ministre du Budget et de la Fonction publique, novembre 2007 : il faut regarder « l’ensemble d’une feuille de paye », soit « à peu près 3,5 % par an » (La Gazette des communes 2007). C’est la logique de la RMPP, en euros courants.
Son directeur de cabinet de 2007 à 2009, Jean-Luc Tavernier, devient directeur général de l’Insee en février 2012.
Les syndicats regardaient le point d’indice, le ministère la RMPP, l’Insee le salaire moyen. L’indicateur qui tranche sur le prix des postes figurait dans l’Insee Première contesté.
Le tableau qu’on ne publie plus

Insee Première n° 1381 (décembre 2011), dernier millésime avec le détail par catégorie. Enseignants en 2009 : structure constante +0,8 %, personnes en place +3,2 %.
Une disparition par étapes
1990-2005 : tableau, et premier chiffre « corrigé » cité dans le chapeau.
Juillet 2006 (IP n° 1094) : sort du chapeau, reste dans le tableau.
Avril 2013 (IP n° 1443, millésime 2010) : le tableau de décomposition disparaît ; il reste une ligne, puis le texte seul. Première publication fondée sur Siasp, parue avec 28 mois de retard (Kerjosse et Michel 2013).
2017-2018 : bref retour dans le chapeau, sans être nommé.
Juin 2023 (IP n° 1955, millésime 2021) : plus aucune mention, pas même la définition (Ntamakuliro-Inema et Volat 2023). Le rapport annuel de la DGAFP ne le publie pas non plus.
Les publications n’expliquent jamais ces changements.
La montée en puissance de la RMPP

Deux trajectoires croisées
| Publication | Structure constante | Personnes en place (RMPP) |
|---|---|---|
| 1990 | Tableau et chapeau | Estimation au conditionnel, aucun tableau |
| 1995 | Tableau complet | Entre dans le tableau |
| Juillet 2006 | Sort du chapeau | Seul indicateur du chapeau avec le salaire moyen |
| Octobre 2008 | Tableau | Deux lignes, évolution sur quatre ans, nouveau tableau |
| 2011-2013 | Tableau supprimé | Sigle « RMPP », intertitre, tableau par catégorie |
| Juillet 2016 | Texte et définitions | Premier terme de la décomposition |
| Juin 2023 | Plus aucune mention | Chapeau, intertitre, figure |
Octobre 2008 : premier Insee Première publié après la polémique de 2007.
Le cas des enseignants
Jusqu’en 2009 : trois lignes, trois colonnes. Depuis 2011 : une ligne, deux colonnes.
| Évolution en euros constants | Salaire moyen | Struct. constante | RMPP |
|---|---|---|---|
| 2008 (IP n° 1324) | |||
| Ensemble des enseignants | -0,1 % | -0,4 % | +1,9 % |
| Enseignants cadres | -0,3 % | -0,4 % | +1,9 % |
| Professeurs des écoles (prof. interm.) | -1,3 % | +0,2 % | +2,4 % |
| 2024 (IP n° 2100) | |||
| Enseignants (ligne unique) | +3,9 % | non publiée | +4,8 % |
La structure constante des professeurs des écoles (+0,2 %) contredisait la RMPP (+2,4 %). Cette lecture n’est plus possible.
Qui signait les publications ?
| Année | IP n° | Parution | DG Insee | Salaire à structure constante |
|---|---|---|---|---|
| 2004 | 1094 | juil. 2006 | Charpin | tableau complet |
| 2009 | 1381 | déc. 2011 | Cotis | tableau complet |
| 2010 | 1443 | avr. 2013 | Tavernier | une ligne du tableau 1 |
| 2011 | 1476 | déc. 2013 | Tavernier | texte |
| 2020 | 1914 | juil. 2022 | Tavernier | texte |
| 2021 | 1955 | juin 2023 | Tavernier | absent |
La signature n’indique pas qui a décidé : division Salaires et revenus d’activité, comité de rédaction, co-publication avec la DGAFP depuis 2014.
Les ruptures coïncident avec des changements de source (Siasp), d’équipes, de format et de direction générale, sans qu’on puisse attribuer la décision à l’un de ces facteurs.
Conclusion
Points saillants
Pour savoir si « les fonctionnaires » ont gagné ou perdu en pouvoir d’achat, il faut dire lesquels : un poste (structure constante), un agent qui avance (RMPP), ou la masse des agents (salaire moyen).
À poste donné, le salaire net réel de l’État a perdu environ 5 % (IPC) à 8 % (IPCH) entre 2008 et 2023 ; le point d’indice net, 19 % depuis 2017 (IPCH).
La RMPP reste positive presque tous les ans parce qu’elle inclut environ 2 points d’avancement : elle ne dit rien du prix d’un poste, et masque les agents en fin de grille.
L’indicateur le moins favorable est celui qui n’est plus publié depuis le millésime 2021, au moment où l’inflation fait baisser les salaires réels.
Ce qu’il faudrait : quatre propositions
Rétablir chaque année la publication du salaire à structure constante, dans le chapeau et le tableau principal, avec la série depuis 1988.
La publier par catégorie (A, B, C) et pour les enseignants et non-enseignants, comme jusqu’en 2009.
Publier la décomposition complète : RMPP = structure constante + effet de carrière ; salaire moyen = RMPP + effet de renouvellement.
Documenter les ruptures de série : changement de source, colonne retirée, indicateur renommé.
Pourquoi
Ces propositions ne coûtent presque rien : il s’agit de republier un chiffre que l’Insee savait produire.
Enjeu : un instrument de mesure partagé pour les négociations salariales, et la crédibilité de la statistique publique.