
France-Allemagne : ce que les prix mesurés doivent aux méthodes
IPCH, déflateurs et parités de pouvoir d’achat ne racontent pas la même histoire depuis 2007
Introduction
La vidéo de l’Insee : « L’Allemagne est-elle plus riche que la France ? »
Insee, Le PIB – épisode 3 (2 min 43)
Ce que dit la vidéo
Le PIB en valeur a été « aussi dynamique en Allemagne qu’en France depuis 1991 ».
« Mais les prix ont davantage augmenté en Allemagne qu’en France. »
« Cela explique que, finalement, le PIB, en termes de pouvoir d’achat, a crû davantage en France. »
Toute la conclusion repose donc sur un écart de prix mesurés entre deux pays.
Deux graphiques, deux dates de départ
- À gauche, le PIB en valeur, base 100 en 1991. À droite, le PIB en parité de pouvoir d’achat, base 100 en 1995.
Pourquoi s’y arrêter
C’est face à l’Allemagne que l’Insee a lui-même documenté des écarts de méthode : plus de 6 points par an sur le matériel de téléphonie, près de 3 points par an sur l’audiovisuel et l’informatique, rattachés au traitement de la qualité (Aeberhardt et al. 2020).
L’Insee a déjà chiffré ce que de tels écarts déplacent : 0,2 point de croissance par an face à l’Italie (Giraud et Quévat 2017).
L’exercice n’a pas été refait pour l’Allemagne. On demandait que ces comparaisons soient « davantage systématisées » (Geerolf 2026).
Trois précautions : on compare des prix mesurés ; rien ne dit lequel des deux pays mesure bien ; ce sont des ordres de grandeur.
La thèse
Depuis 2007, l’égalité des croissances française et allemande repose entièrement sur un écart de prix.
Trois mesures de cet écart divergent : 5,0 % selon l’IPCH, 8,5 % selon le déflateur de la consommation, 1,5 % selon les parités de pouvoir d’achat.
La divergence se loge dans les biens à renouvellement rapide et dans l’alimentation.
Elle représente un à deux dixièmes de point d’inflation par an : l’ordre de grandeur que l’Insee a publié pour l’Italie.
Ce n’est pas la preuve d’un biais français : l’Allemagne est atypique dans l’autre sens, et les parités sont bruitées.
La vidéo et son raisonnement
Les chiffres sont exacts
Rapport France/Allemagne en 2024, selon la date de base (1 = même évolution dans les deux pays) :
| Base 1991 | Base 1995 | Base 2007 | |
|---|---|---|---|
| PIB en valeur | 0,997 | 1,087 | 0,878 |
| PIB en standards de pouvoir d’achat | – | 1,078 | 0,959 |
| PIB en volume | 1,105 | 1,098 | 1,003 |
| Déflateur du PIB | 0,902 | 0,991 | 0,875 |
- PIB en valeur depuis 1991 : 288 en France, 289 en Allemagne. PIB en parité de pouvoir d’achat depuis 1995 : 262 et 243. Ce sont les chiffres de la vidéo.
Source : Eurostat (nama_10_gdp), calculs de l’auteur.
Sur une base commune, le raisonnement change
Depuis 1995 : le PIB en valeur a crû de 8,7 % de plus en France, et les déflateurs ont évolué à l’identique (rapport de 0,991). L’avantage français vient de la valeur, pas des prix.
Entre 1991 et 1995 : c’est la réunification. Le déflateur allemand augmente d’une dizaine de points de plus. L’écart de prix invoqué est là.
Depuis 2007 : volumes identiques (117,6 et 117,2), avec un PIB en valeur inférieur de 12 % en France et un déflateur inférieur de 12,5 %.
Converti par les parités de pouvoir d’achat, le PIB français a crû de 4,1 % de moins que le PIB allemand depuis 2007.
Le précédent italien
L’Insee, juin 2017 : 0,2 point de croissance par an
Écart de croissance France − Italie depuis 2000 : 1,0 point en volume, 0,6 point en valeur. Le déflateur fait 0,4 point.
L’argument : les appareils ménagers baissent de 1,8 % par an en France et montent de 0,4 % en Italie, « alors qu’il s’agit de produits majoritairement échangés à l’échelle internationale et dont l’évolution des prix devrait être relativement proche ».
Le chiffrage (tableau 8) : 0,22 point de PIB par an attribuable aux différences de méthode, dont 0,17 pour la consommation (Giraud et Quévat 2017).
Une échelle, pas un signe : la note ne dit pas lequel des deux pays mesure bien.
Dès 1999, Eurostat chiffrait à 0,2-0,3 point de PIB par an l’effet des écarts de méthode sur les seuls ordinateurs (Triplett 2006, 11).
Trois mesures de l’écart de prix
IPCH, déflateur, parités

Source : Eurostat (prc_hicp_aind, nama_10_gdp, prc_ppp_ind), calculs de l’auteur.
Lecture
L’IPCH et le déflateur de la consommation reposent sur les relevés de chaque institut.
Les parités de pouvoir d’achat viennent d’enquêtes distinctes : mêmes produits, relevés dans tous les pays.
De 2007 à 2024, les prix français reculent face aux prix allemands de 5,0 % (IPCH), 8,5 % (déflateur), mais de 1,5 % seulement selon les parités.
En moyenne depuis 1996 : 0,25 point par an d’écart entre parités et IPCH.
Où se loge la divergence
Par poste : parités contre IPCH

Les biens à renouvellement rapide
Variation du prix relatif France/Allemagne, de 2003-2005 à 2022-2024 :
| Poste | Selon l’IPCH | Selon les parités |
|---|---|---|
| Audiovisuel, photo, informatique | −44 % | +7 % |
| Habillement et chaussures | −8 % | +16 % |
| Appareils ménagers | −18 % | −5 % |
| Achat de véhicules | −11 % | +1 % |
| Alimentation | −16 % | 0 % |
| Communications | −16 % | −37 % |
Ce sont les postes où le manuel d’Eurostat met en garde contre le bridged overlap, et où la France y recourt le plus.
Les communications divergent en sens inverse.
L’alimentation n’est pas hors sujet
L’expérience de la BCE qui fonde la recommandation d’Eurostat porte sur de la bière (Goldhammer, Henkel, et Osiewicz 2019).
Le mécanisme est celui de la grande distribution : prix normal, prix soldé, remplacement (Dalén et Tarassiouk 2013).
L’Insee, sur les données de caisse : les écarts entre méthodes peuvent devenir « problematic, even for food product » (Léonard et al. 2017).
Double calcul de 2019 : « certains mois », une inflation inférieure de 0,1 point avec les données de caisse (Insee 2020). Non refait pour 2022-2023.
Avant et après les données de caisse

Source : Eurostat (prc_hicp_minr), calculs de l’auteur.
Ce que les parités en confirment
Alimentaire transformé, face à l’Allemagne : de −1,2 à −1,9 point par an. Non transformé : de −0,35 à +0,02.
De 2019 à 2024, les parités voient les prix alimentaires français reculer de 1,1 point par an ; l’IPCH, de 1,8. Il reste 0,6 point par an.
Réserves : l’essentiel de la divergence date de 2010-2019 (+2,4 point par an), avant les données de caisse ; Egalim, bouclier tarifaire, choc énergétique allemand.
Italie et Belgique : même profil que la France. Pays-Bas : profil inverse.
Ce que cela déplace
Dans l’indice des prix
IPCH français avec les évolutions d’un pays de référence, déc. 2007 – août 2026, en point par an (entre parenthèses : en prix relatifs) :
| Postes remplacés (part du panier) | Zone euro | Allemagne | Pays déclarant des méthodes hédoniques |
|---|---|---|---|
| Biens à renouvellement rapide (12,6 %) | +0,06 (+0,04) | +0,14 (+0,11) | +0,06 (+0,02) |
| … et véhicules (15,7 %) | +0,07 (+0,05) | +0,17 (+0,14) | +0,05 (−0,01) |
| … et loyers, santé (28,0 %) | +0,14 (+0,10) | +0,23 (+0,18) | +0,17 (+0,08) |
- Avec les évolutions allemandes : 0,11 à 0,23 point de plus par an, soit 3,0 à 6,1 points en cumul.
Dans la croissance : le tableau 8, refait pour l’Allemagne
| Postes de la consommation | Part en 2022 | 2000-2022 | 2007-2022 |
|---|---|---|---|
| Biens à fort ajustement qualité | 8,7 % | +0,03 | +0,04 |
| Achat de véhicules | 2,7 % | 0,00 | 0,00 |
| Alimentation et boissons | 14,9 % | +0,04 | +0,07 |
| Services de télécommunication | 1,9 % | +0,03 | +0,04 |
| Loyers réels et imputés | 18,7 % | −0,03 | +0,05 |
| Santé | 4,0 % | +0,03 | +0,02 |
| Autres postes | 45,9 % | +0,08 | +0,11 |
| Ensemble de la consommation | 100,0 % | +0,18 | +0,33 |
En point de PIB par an. Source : Eurostat (nama_10_co3_p3, nama_10_gdp), calculs de l’auteur.
Lecture
Postes de type « Italie » (biens à renouvellement rapide, véhicules, télécommunications) : 0,08 point de PIB par an, 2007-2022.
Avec l’alimentation : 0,14. Avec les loyers et la santé : 0,22.
Chiffre de l’Insee pour l’Italie, consommation seule : 0,17.
Ce sont des majorants : tout l’écart de prix mesuré est attribué aux méthodes.
Ce que cela ne prouve pas
L’Allemagne est elle-même atypique

Dérive entre parités et IPCH, par pays de l’Union à quinze, 2003-2024. Source : Eurostat, calculs de l’auteur.
Limites
L’Allemagne fait la moitié de l’écart. Ensemble de la consommation : France +0,45, Allemagne +0,15, médiane +0,28. La France est 9e sur 14.
L’Allemagne n’est pas un étalon stable : entre Länder, les indices des lave-linge ont évolué de −13 % à +31 % de 1980 à 1997, du fait d’ajustements de qualité incohérents (Hoffmann 1998).
Les parités sont bruitées. Chaque groupe de produits n’est enquêté que tous les trois ans ; Eurostat ne les conçoit pas pour des comparaisons dans le temps.
Une part de l’écart est réelle : loyers, médicaments, énergie, gammes achetées. Sur une trentaine de pays, déclarer des méthodes hédoniques n’explique pas l’inflation mesurée (p = 0,47).
Les nomenclatures ne coïncident qu’à peu près ; santé et enseignement sont écartés.
Conclusion
Points saillants
La vidéo présente l’écart de prix comme un fait. Il est le produit de deux méthodes dont l’Insee a lui-même écrit qu’elles divergent.
Depuis 2007, l’égalité des croissances repose sur un écart de prix de cinq à douze points selon l’indice ; les parités n’en retrouvent qu’une partie.
La différence : un à deux dixièmes de point d’inflation par an, et jusqu’à deux dixièmes de point de croissance.
Rien de cela ne dit que l’indice français est biaisé.
Trois vérifications à la portée des instituts
Refaire pour l’Allemagne l’éclairage de 2017, et l’étendre aux principaux partenaires.
Publier le double calcul de l’indice alimentaire, avec et sans données de caisse, pour 2022 et 2023.
Confronter chaque année, poste par poste, les parités de pouvoir d’achat et les indices harmonisés, et expliquer les écarts durables.
- Article 4 du règlement (UE) 2016/792 : toute différence entre États membres, « à tous les niveaux de détail », doit refléter uniquement des différences de prix ou de structure des dépenses.