Dix ans après Le négationnisme économique : les allègements sur les salaires intermédiaires, le travail qualifié et la hausse des salaires
IFE-OFCE
octobre 2026
5 novembre 2012 : rapport Gallois, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française. Transférer 30 Md€ de cotisations vers l’impôt, jusqu’à 3,5 Smic.
Septembre 2016 : Cahuc et Zylberberg, Le négationnisme économique. La défense de l’industrie y devient la défense d’« intérêts » particuliers.
2023-2026 : le « travail qui ne paie pas », la « smicardisation »… et la suppression progressive des allègements entre 2,5 et 3,5 Smic.
Les évaluations du CICE et du Pacte ont trouvé peu d’emplois, mais des hausses de salaire des cadres et professions intermédiaires.
Ce résultat a été lu comme un échec.
C’était plutôt un diagnostic : le travail qualifié est rare et cher en France, parce que les cotisations non contributives y sont déplafonnées, contrairement à l’Allemagne.
Le critère retenu, l’emploi, n’était pas celui que le législateur avait fixé au CICE et au Pacte : la compétitivité.
Source : Gallois (2012), Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, p. 23.
1/3 du transfert sur les cotisations salariales : environ 10 Md€ de hausse directe du salaire net, sans hausse du coût du travail.
Les cotisations visées : famille et une partie de la maladie, c’est-à-dire des cotisations non contributives, qui financent la « solidarité ».
Une dégressivité autour de 3,5 Smic, et non un seuil « tout ou rien ».
Un choc concentré sur un an, deux au plus, « sinon on courrait un risque de dilution » (p. 22).
Source : Gallois (2012), p. 24. La part patronale devait restaurer les marges ; la part salariale, elle, allait au salaire net.
« À salaire égal, un ingénieur allemand coûte 30 % moins cher qu’un ingénieur français du fait des plafonnements de cotisations sociales. »
« En les ciblant sur les salaires intermédiaires, ne favoriserait-on pas, au contraire, la montée en qualifications de l’emploi ? »
« On ne peut faire porter au salariat la totalité de la solidarité nationale en matière de prestations sociales. »
Source : La Fabrique de l’industrie, Coe-Rexecode, débat du 17 septembre 2015.
| Date | Mesure | Plage |
|---|---|---|
| Nov. 2012 | Rapport Gallois : 30 Md€, 2/3 patronal, 1/3 salarial | jusqu’à 3,5 Smic, dégressif |
| Déc. 2012 | CICE : 4 % (2013), 6 % (2014-2016), 7 % (2017) | jusqu’à 2,5 Smic |
| Janv. 2015 | Pacte : −1,8 pt cotisations famille | jusqu’à 1,6 Smic |
| Avr. 2016 | Extension du « bandeau famille » | jusqu’à 3,5 Smic |
| Janv. 2019 | CICE remplacé par −6 pts cotisations maladie | jusqu’à 2,5 Smic |
| Janv. 2024 | Gel des seuils en euros | — |
| 2025 | Bandeaux ramenés à 2,25 et 3,3 Smic | — |
| Janv. 2026 | Réduction générale dégressive unique (RGDU) | jusqu’à 3 Smic |
Source : L’Horty, Martin et Mayer (2019), note du CAE n° 49.
En 2019, passer de 3 803 € à 3 804 € brut mensuel, au seuil de 2,5 Smic :
Au seuil de 3,5 Smic : +1 158 € de coût annuel.
Gallois proposait une « dégressivité autour de ce niveau ».
Source : Bozio et Wasmer (2024), p. 45.
« Si l’objectif unique est la réduction du chômage, il est souhaitable de faire porter l’essentiel des exonérations à proximité du salaire minimum. »
« Exonérer les hauts salaires réduirait peu le coût du travail, augmenterait assez fortement les salaires nets, et aurait peu d’effet sur la compétitivité des entreprises. »
Source : tribune de 36 économistes, « Réductions de charges : priorité aux bas salaires », Le Monde, 6 février 2014.
« Si vous ciblez l’abaissement des charges autour de deux SMIC, vous ne créerez pratiquement pas d’emploi, mais vous redistribuerez du pouvoir d’achat. »
Pierre Cahuc, Assemblée nationale, 8 novembre 2012.
« Le pacte de compétitivité vise à encourager la juste rémunération d’un travail qualifié, lequel constitue l’une des clés de la compétitivité qualité. »
Olivier Véran, même audition.
Source : Cahuc et Zylberberg (2016).
« En 2012, Louis Gallois, président du conseil de surveillance de PSA Peugeot-Citroën, s’est illustré dans cette voie… »
En novembre 2012, Louis Gallois est commissaire général à l’investissement, auprès du Premier ministre. Il ne préside le conseil de surveillance de PSA qu’à partir de 2014.
Les auteurs reconnaissent l’enjeu : retenir « 2,5 au lieu de 3,5 change passablement la donne pour le secteur industriel, dont beaucoup de salariés sont payés entre deux fois et demie et trois fois et demie le Smic ».
Recommandation : « abandonner pour le budget 2020 les baisses de charges au-dessus de 2,5 SMIC voire 1,6 SMIC, si les évaluations à venir de France Stratégie venaient à confirmer leurs résultats décevants ».
Mais aussi :
« Une critique possible, mais qui n’a jamais été testée empiriquement, des politiques (successives) de baisse du coût du travail peu qualifié est qu’elles ont pu ralentir l’investissement dans la qualité et la montée en gamme du secteur manufacturier français. »
Source : L’Horty, Martin et Mayer (2019), p. 12.
Les allègements au-delà de 2,5 Smic « se traduisent essentiellement par des augmentations de salaire, car ils attisent la concurrence des entreprises en matière de recrutement ».
« Ce phénomène est d’autant plus marqué que les difficultés de recrutement sont fortes, comme actuellement. »
« Il est exact que les entreprises du secteur manufacturier, plus souvent exportatrices, emploient davantage de travailleurs qualifiés avec des salaires situés dans la fourchette de 2,5 à 3,5 smic. »
Signataires : Cahuc, Carcillo, Jaravel, L’Horty, Martin, Mayer, Philippon, Villeval, Zylberberg (20 octobre 2022).
Le bandeau famille : « une mesure conçue en faveur de la compétitivité et de l’industrie » (p. 36).
Il « se traduise très majoritairement par des augmentations de salaires, qui ont certes des effets favorables en matière de gestion des ressources humaines et de politique salariale dynamique, mais qui n’ont pas d’effet sur l’emploi ou sur la compétitivité » (p. 46).
« À un instrument donné de politique publique (ici, les exonérations) devait correspondre un seul objectif (ici, l’emploi) » (p. 9).
Marc Ferracci : thèse dirigée par Pierre Cahuc (2006) ; ministre chargé de l’Industrie de septembre 2024 à octobre 2025.
« Une inflexion est nécessaire pour faciliter la montée en gamme des emplois et des secteurs. »
« Un écrasement de la distribution des salaires », des « taux marginaux de prélèvement atteignant 80 % ».
« Si un ingénieur allemand compare uniquement le salaire brut français […], une entreprise française aura du mal à recruter cet ingénieur sans subir un coût supplémentaire. »
Mais le scénario central relève les cotisations entre 1,9 et 3,5 Smic.
IPP / PSE et CAE / macronistes s’opposent sur l’ISF, la fiscalité du capital, les inégalités… et s’accordent sur les allègements au-delà de 2,5 Smic.
Thomas Piketty, 6 novembre 2012 : réduire les cotisations patronales maladie et famille, « ce que je trouve bien ». En 2013 : « ce ne sont pas les salaires qui doivent supporter les coûts de la solidarité ».
Emmanuel Macron : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » (2015) ; « un monde très schumpeterien » (2017).
Dans aucune des deux visions, l’ingénieur salarié de l’industrie n’occupe une place centrale.
Environ 100 000 emplois, « ce qui est faible, rapporté au coût du CICE » (France Stratégie, 2020).
LIEPP : « pour 1 euro de CICE obtenu, les entreprises reverseraient en moyenne 50 centimes aux salariés », surtout aux cadres, professions intellectuelles supérieures et professions intermédiaires.
Carbonnier et al. (2022, JPubE) : « Wage gains load on incumbents in high-skill occupations » ; un résultat « at odds with the policy’s targeting ».
« Bien que s’apparentant à une baisse du coût du travail, le CICE avait des objectifs allant au-delà d’un effet direct sur l’emploi. […] Toutefois, l’emploi étant plus concret et plus facile à mesurer que la compétitivité, ce sont les résultats en termes d’emplois créés ou sauvegardés qui ont été retenus des évaluations du CICE. »
Source : France Stratégie, comité de suivi du CICE (2020), p. 5-6.
Le négationnisme économique : défendre les allègements sur les salaires intermédiaires, c’est défendre « les intérêts du secteur industriel ».
Les évaluations : ces allègements ont surtout profité aux salariés qualifiés.
Les deux ne peuvent pas être vrais en même temps.
Le « pouvoir de négociation » des cadres vient de ce qu’ils sont rares et ont d’autres options : c’est le diagnostic d’une pénurie.
LIEPP (2018) : hausse des salaires seulement chez les non-exportateurs.
OFCE (2020) : dans l’industrie, le CICE a surtout servi à modérer les prix, y compris à l’export.
Mais : le CICE s’arrêtait à 2,5 Smic ; le bandeau jusqu’à 3,5 Smic n’a été évalué que sur les exportations, à un horizon jugé trop court pour être « très informatif » (Malgouyres, 2019).
TEPP (2025) : « Exporting firms are more positively impacted by CICE and PR than non-exporting firms. »
Maladie : part salariale déplafonnée en 1980, part patronale en 1984, pour « alléger les charges sociales supportées par les industries de main-d’œuvre ».
Famille : déplafonnée en 1990.
Taux de cotisation patronale au-dessus du plafond : 7 % en 1976, 38 % en 2001.
Bozio, Breda et Grenet (2019) : pour la maladie et la famille, la hausse a été supportée par les employeurs (coût du travail) ; pour les retraites complémentaires, contributives, par les salariés.
| En % du coût du travail, 2025 | 67 % du salaire moyen | 100 % | 167 % |
|---|---|---|---|
| Coin marginal, France | 64,6 | 58,2 | 60,0 |
| Coin marginal, Allemagne | 55,0 | 48,9 | 47,0 |
| Coin marginal, OCDE | 41,5 | 43,8 | 46,4 |
Source : OCDE, Taxing Wages 2026.
Source : Paris (2019), Focus du CAE n° 029-2019. À coût égal, environ 17 % de salaire brut en moins en France.
Source : Eurostat, enquête sur la structure des salaires 2022 ; Rexecode / Syntec (2025).
| Pays de l’emploi | Salaire brut annuel moyen hors primes | Rapport à la France |
|---|---|---|
| États-Unis | 91 720 € | 2,33 |
| Suisse | 84 067 € | 2,14 |
| Royaume-Uni | 80 690 € | 2,05 |
| Allemagne | 54 946 € | 1,40 |
| France | 39 284 € | 1,00 |
Source : Conférence des grandes écoles, Enquête insertion 2026.
Environ 145 000 ingénieurs français travaillent à l’étranger (IESF, 2026), contre 125 000 en 2016.
La proportion reste stable, autour de 15 % ; les États-Unis n’accueillent que 4,6 % des jeunes ingénieurs partis.
57 % des bac + 5 envisagent de s’expatrier ; 69 % citent la fiscalité ou des rémunérations trop faibles (Ipsos-Syntec, 2025).
2019, Agnès Pannier-Runacher : « Alors que les salaires dans l’industrie sont en moyenne 20 % supérieurs à ce qu’ils sont ailleurs, 50 000 emplois industriels restent non pourvus. »
Smic / salaire médian : 62,5 % en 2024, le plus élevé d’Europe.
Pour +100 € de salaire net sous 1,6 Smic : 242 € de coût employeur ; +100 € de revenu disponible au Smic : 483 €.
Bozio-Wasmer : les effets de la pente des allègements « s’accumulent décennie après décennie », ce qui « rend les méthodologies impuissantes à les mesurer ».
Le consensus s’est construit sur ce qui était mesurable.
Taux marginal implicite d’environ 55 % au-dessus de 1,6 Smic (CAE, Focus n° 137, 2026).
Les « Nicolas » de l’industrie : ingénieurs, techniciens supérieurs, cadres de production.
Gallois, fin 2023 : « La réduction des allègements de charges est supportée pour 20 % par l’industrie, soit le double de son poids dans le PIB. Pourquoi l’industrie payerait-elle plus que les services, alors qu’elle est plus exposée à la concurrence internationale ? »
Le vocabulaire du consensus : « hauts salaires » (2014, Cahuc-Zylberberg, amendement Ferracci), « salaires élevés » (2022)… hors de la « classe moyenne ».
En euros (2026) : 2,5 Smic, environ 4 560 € bruts, soit environ 3 500 € nets ; 3,5 Smic, environ 4 900 € nets. Ingénieur médian (IESF) : 3 Smic, environ 4 300 € nets.
Hollande, 2007 : les « riches », ceux « qui ont un salaire de plus de 4 000 net, soit 5 000 brut ».
« Hauts » par rapport à une échelle écrasée : médiane de 1,58 Smic (1995) à 1,43 Smic (2022) ; Smic à 62,5 % de la médiane (2024). Pas par rapport à l’Allemagne : 59 000 € contre 88 500 €.
Les « Nicolas » : contributeurs nets au-delà du 70e centile (OFCE, 2026).
Famille : plafond du quotient familial de 2 336 € à 1 500 € (2013-2014) ; allocations divisées par 2 ou 4 (2015). Les trois derniers déciles « concentrent 86 % des pertes » (Cnaf). Seuil : un peu plus de 5 Smic de revenus du foyer, atteint par deux cadres à 2,5 Smic chacun.
Crèches : plafond de 6 000 € à 8 500 € (2024-2025), soit +42 %.
Logement social : au-dessus des plafonds ; avantage HLM non imputé dans la redistribution élargie.
Immobilier : 29 ans d’endettement pour un primo-accédant en 2023, contre 15 ans en 2000 (Friggit).
Salaires : cadres −1,2 % (2022) et −2,8 % (2023) en euros constants, la plus forte baisse de toutes les catégories (Insee).
Environ 7,6 Md€ ; la moitié de l’assiette en dépenses de personnel, plus un forfait proportionnel.
Une « baisse du coût du travail » de recherche de 45 % (Courtioux et Métivier, Cepremap, 2026).
CAE (Aghion, Chanut, Jaravel, 2022) : « l’efficacité du CIR est insatisfaisante au regard des montants en jeu ».
L’« effet Goolsbee » : « le personnel de recherche du privé réussirait à capter la rente générée par le CIR ».
Une dépense qui améliore la rémunération de chercheurs et d’ingénieurs rares est jugée inefficiente… parce qu’elle l’améliore.
2018 : la tranche à 20 % de la taxe sur les salaires des banques et assurances (au-delà de 152 279 €) passe à 13,6 %, pour « favoriser l’implantation en France d’activités à haute valeur ajoutée et le recrutement de cadres étrangers à fort potentiel ». Coût : environ 140 M€ la première année.
2019 : loi Pacte, bonus des preneurs de risques exclus des indemnités de licenciement ; dispense d’affiliation vieillesse pour les impatriés.
Carried interest, dividendes des présidents de SAS : pas de cotisations de sécurité sociale.
Aucune de ces mesures n’a été jugée à l’aune de l’emploi. Le bandeau entre 2,5 et 3,5 Smic, si.
Le critère : l’emploi à court terme, parce qu’il est « plus facile à mesurer ».
La modération salariale : une hausse de salaire est comptée comme une « fuite ».
La défiance envers l’industrie, traitée comme un intérêt particulier.
Quand une baisse du coût du travail qualifié se traduit par des hausses de salaire des qualifiés, ce n’est pas que la politique a échoué, c’est que le travail qualifié manquait.
Article complet : fgeerolf.com/rapport-gallois.html (PDF)
« Abandonner les théories qui échouent au test de la réalité » : fgeerolf.com/economie-mainstream.html
La boucle prix-salaires : fgeerolf.com/boucle-prix-salaires.html