Salaires dans le secteur privé : ce que l’Insee ne publie plus

Salaire moyen, salaire à structure constante, RMPP

Auteur
Affiliation

OFCE, Sciences Po, CEPR

Date de publication

30 septembre 2026

Introduction

2022 : le plus fort recul du salaire moyen depuis vingt-cinq ans

  • Insee Première n° 1971, novembre 2023 : le salaire net moyen du privé baisse de 1,0 % en euros constants, « le plus fort recul observé sur les vingt-cinq dernières années » hors crise sanitaire (Insee 2023).

  • Les salariés restés en place : + 1,3 %.

  • Le salaire d’un emploi donné (même qualification, même secteur, même durée de travail) : non publié.

  • Cet indicateur, le salaire à structure constante, l’Insee l’a publié chaque année depuis 1990. Il manque pour 2022, puis pour 2024.

Trois indicateurs, trois questions

Indicateur Ce qu’il mesure Question
Salaire net moyen Masse salariale / volume de travail Combien coûte le salarié moyen ?
Salaire à structure constante Effectifs figés par catégorie, secteur, temps de travail Combien vaut un emploi donné ?
RMPP Salariés présents deux années complètes dans le même établissement Combien gagne celui qui reste et avance ?
  • Le salaire moyen augmente quand la qualification des emplois s’élève, même si aucun salaire n’est revalorisé.

  • La RMPP augmente avec l’ancienneté et les promotions, même quand le prix des postes baisse.

La thèse

  • Le salaire à structure constante est le seul des trois qui mesure le pouvoir d’achat d’un emploi. Sur longue période, il change le diagnostic : de 1978 à 2019, + 19,4 % pour le salaire moyen, − 4,2 % à structure constante (Concialdi 2023).

  • À poste donné, le salaire net du privé est en 2024 à 99,2 avec l’IPC et à 93,9 avec l’IPCH (base 100 en 1995).

  • L’indicateur était au chapeau des Insee Première dans les années 1990. Il a reculé ensuite, et 2022 et 2024 sont les deux seuls millésimes depuis 1990 où il n’est pas publié du tout.

  • La RMPP a pris le chemin inverse : du texte au chapeau (2019), puis au tableau principal avec son sigle (2023).

Le plan

  1. Les indicateurs : l’effet de structure et sa décomposition.

  2. Trente-six Insee Première, 1990-2025 : la place de chaque indicateur.

  3. Le prix d’un poste en euros constants, déflaté par l’IPC et par l’IPCH.

  4. Comparaison avec l’État, discussion et propositions.

Les indicateurs

L’effet de structure

  • Salaire moyen = structure constante + effet de structure.

  • L’effet de structure : 0,3 point par an de 1950 à 1967, 0,9 point de 1967 à 1978, 0,5 point depuis le milieu des années 1980.

  • Il représente environ 45 % de la progression du salaire moyen de 1950 à 2019 (Concialdi 2023; Bayet et Demailly 1996).

  • Il traduit pour l’essentiel l’élévation de la qualification des emplois : plus de cadres, moins d’ouvriers non qualifiés.

Sa décomposition : déjà en 1990

Insee Première n° 85, juin 1990 (Insee 1990) :

  • Effet de carrière (GVT positif) : promotions des personnes en place, + 2,0 points par an sur 1984-1986.

  • Entrées et sorties : les partants sont mieux payés que les entrants, − 0,7 point.

  • Effet de structure : environ + 1,0 point par an.

Aujourd’hui, l’effet de noria : en 2024, entrants à 1 982 €, sortants à 2 811 € (EQTP), soit − 1,3 point sur le salaire moyen (Insee 2025).

  • RMPP = structure constante + effet de carrière ; salaire moyen = RMPP − effet de noria.

  • La progression de carrière n’a pas vocation à compenser l’inflation : la RMPP ne mesure pas le pouvoir d’achat.

Un indicateur ancien

  • 1971 : première mesure d’un effet de structure. Mai 1968 fait baisser la part des ouvriers ; le salaire moyen augmente de 10 %, de 8,3 % à structure constante (Padieu, Volkoff, et Calviac 1971).

  • 1968-1982 (Fournier 1988), années 1980 (CERC).

  • Depuis 1990 : chaque année, un tableau en tête de l’Insee Première avec salaire moyen, structure constante et effet de structure.

  • La RMPP aussi est ancienne : « salariés en place » au chapeau en 1990 (+ 4,5 à + 5,1 % en francs courants), estimée jusqu’au millésime 1995, mesurée depuis 1997 (« permanents-permanents »).

Trente-six Insee Première, 1990-2025

Un corpus complet

  • 36 numéros annuels, un par millésime de 1989 à 2024, du n° 85 (juin 1990) au n° 2079 (octobre 2025).

  • Liste vérifiée sur la bibliographie de Concialdi (2023) (1990-2009) et le catalogue de l’Insee (2010-2025) : aucun millésime ne manque.

  • Pour chaque numéro : valeurs publiées, place de chaque indicateur (chapeau, tableau, texte), nombre de mentions.

Une disparition par étapes

  • 1990-1999 : structure constante au chapeau (9 numéros sur 10) et tableau de série depuis 1987.

  • 2001 : quitte le chapeau (n° 778, salaires horaires et 35 heures).

  • 2005-2017 : tableau de série (millésimes 2003 à 2015).

  • 2019-2021 : un chiffre dans le texte (millésimes 2016 à 2019).

  • Avril 2022 : retour au chapeau pour corriger l’effet Covid (+ 3,2 % en moyenne, + 1,5 % à structure constante) (Insee 2022).

  • 2021 et 2023 : une ligne du tableau.

  • 2022 et 2024 : absente.

La place des deux indicateurs

Le nombre de mentions

Structure constante : 10,7 mentions par numéro (1989-1998), 6,2 (1999-2008), 4,0 (2009-2015), 3,0 (2016-2021), puis 0 ou 1.

2022 et 2024 : vérification

  • Texte intégral des n° 1971 et 2079 (chapeau, tableaux, notes, encadrés) et fichiers de données publiés avec eux.

  • Aucune occurrence de « structure constante », « effet de structure » ou « à catégorie socioprofessionnelle, secteur d’activité et condition d’emploi constants ».

  • Pas davantage dans les séries longues de l’Insee.

  • Les 34 autres numéros donnent tous une évolution à structure constante, au moins dans le texte.

  • 2022 : l’année du plus fort recul du salaire moyen. 2024 : l’année d’un élargissement du champ (Mayotte, apprentis, stagiaires).

Des définitions qui changent sans être annoncées

  • 1998, 2012 : changements de titre.

  • Millésime 2009 : des salariés à temps complet aux équivalents temps plein.

  • Décembre 2014 : série « recalculée depuis 2002 en salaires EQTP » ; 2009 passe de + 1,2 % à + 0,2 %.

  • Entre 2017 et 2019 : le sexe et l’âge sortent des variables qui définissent les groupes.

  • Jamais l’ancienne et la nouvelle définition sur une année commune.

Le prix d’un poste en euros constants

Les évolutions annuelles publiées

Depuis 2009 : structure constante −0,03 % par an, salaire moyen 0,5 %, RMPP 2,0 % (jamais négative).

Trente ans en euros constants : IPC et IPCH

2022 et 2024 imputés : salaire moyen moins l’effet de structure moyen (0,54 point), soit −1,5 % et +0,3 %.

Évolutions cumulées

Période Structure constante, IPC Structure constante, IPCH Salaire moyen, IPC Salaire moyen, IPCH
1995 - 2019 1,8 -1,6 14,8 11,0
1995 - 2024 -0,8 -6,1 15,8 9,5
2008 - 2023 -2,0 -5,4 6,5 2,7
2019 - 2024 -2,5 -4,6 0,8 -1,4
  • À poste donné, aucun gain de pouvoir d’achat depuis 1987 avec l’IPC (+0,4 %), environ − 6 % depuis 1995 avec l’IPCH.

  • Toute la hausse du salaire moyen vient de l’effet de structure.

Comparaison avec l’État

Deux trajectoires comparables

Le prix d’un poste, 2008-2023

Structure constante, IPC Structure constante, IPCH
Secteur privé −2,0 % −5,4 %
Fonction publique de l’État −4,6 % −8,0 %
  • La perte est moindre dans le privé, mais va dans le même sens.

  • Dans l’État, la structure constante n’est plus publiée du tout depuis le millésime 2021 (Geerolf 2026) ; dans le privé, elle est devenue intermittente.

Discussion

Limites

  • Imputation de 2022 et 2024 : un demi-point d’erreur sur l’effet de structure déplace le cumul d’environ un demi-point. Les cumuls jusqu’en 2019 ou 2021 ne reposent que sur des chiffres publiés.

  • Ruptures non corrigées par le chaînage : temps complet puis EQTP, définition des groupes, champ élargi en 2024.

  • Révisions : la baisse du salaire moyen de 2023 passe de 0,8 % à 1,0 % dans le n° 2079.

  • Groupes larges (catégories socioprofessionnelles) : une promotion à l’intérieur d’une catégorie compte comme une hausse du prix du poste. L’indicateur est plutôt un majorant : le diagnostic de stagnation n’en est que plus solide.

Conclusion

Points saillants

  • Pour parler du pouvoir d’achat des salaires, il faut dire de quoi : un emploi donné (structure constante), un salarié qui avance (RMPP), ou la moyenne des salariés.

  • À poste donné, le salaire net du privé n’a pas gagné de pouvoir d’achat depuis 1987 (IPC) et en a perdu environ 6 % depuis 1995 (IPCH).

  • L’indicateur était au chapeau dans les années 1990 ; il manque pour 2022, l’année du plus fort recul du salaire moyen depuis vingt-cinq ans, et pour 2024.

  • La RMPP, toujours positive, a pris sa place dans le chapeau et le tableau principal.

Ce qu’il faudrait : trois propositions

  1. Rétablir chaque année la publication du salaire à structure constante, dans le tableau principal, avec sa série longue.

  2. Publier la décomposition complète : structure constante, effet de carrière, effet de noria, comme en 1990.

  3. Documenter les ruptures : publier l’ancienne et la nouvelle définition sur une année commune.

Ces propositions ne coûtent presque rien : l’Insee sait produire ces chiffres, et les publiait encore pour 2023.

Les références

Bibliographie

Bayet, A., et D. Demailly. 1996. « Salaires et coûts salariaux : 45 ans d’évolution ». Insee Première 449. Insee. https://www.bnsp.insee.fr/ark:/12148/bc6p0703bm2.pdf.
Concialdi, Pierre. 2023. « L’évolution des salaires depuis 1950 : la rupture de 2017 ». Document de travail 02-2023. IRES. https://ires.fr/wp-content/uploads/2023/10/DdT02_2003.pdf.
Fournier, J.-Y. 1988. « Les salaires dans le secteur privé de 1968 à 1982. Des progressions surtout catégorielles pour les manuels, surtout individuelles pour les cadres et employés ». Économie et statistique, nᵒ 210. https://www.persee.fr/doc/estat_0336-1454_1988_num_210_1_5208.
Geerolf, François. 2026. « Mesurer l’évolution des salaires dans la fonction publique : salaire moyen, salaire à structure constante, ou RMPP ? » fgeerolf.com. https://fgeerolf.com/mesurer-les-salaires-dans-la-fonction-publique.html.
Insee. 1990. « L’évolution des salaires dans le secteur privé en 1989 ». Insee Première 85. Insee.
Insee. 2022. « Les salaires dans le secteur privé en 2020 : des évolutions atypiques du fait de la crise sanitaire ». Insee Première 1898. Insee. https://www.insee.fr/fr/statistiques/6436313.
Insee. 2023. « Les salaires dans le secteur privé en 2022 : une nette baisse du pouvoir d’achat, hormis au niveau du Smic ». Insee Première 1971. Insee. https://www.insee.fr/fr/statistiques/7707884.
Insee. 2025. « Les salaires dans le secteur privé en 2024 : avec le reflux de l’inflation, le pouvoir d’achat des salaires progresse à nouveau ». Insee Première 2079. Insee. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8657156.
Padieu, R., S. Volkoff, et M. Calviac. 1971. Les salaires dans l’industrie, le commerce et les services en 1967 et 1968. Les Collections de l’Insee, série M 8. Insee.