
Salaires dans le secteur privé : ce que l’Insee ne publie plus
Salaire moyen, salaire à structure constante, RMPP
Introduction
2022 : le plus fort recul du salaire moyen depuis vingt-cinq ans
Insee Première n° 1971, novembre 2023 : le salaire net moyen du privé baisse de 1,0 % en euros constants, « le plus fort recul observé sur les vingt-cinq dernières années » hors crise sanitaire (Insee 2023).
Les salariés restés en place : + 1,3 %.
Le salaire d’un emploi donné (même qualification, même secteur, même durée de travail) : non publié.
Cet indicateur, le salaire à structure constante, l’Insee l’a publié chaque année depuis 1990. Il manque pour 2022, puis pour 2024.
Trois indicateurs, trois questions
| Indicateur | Ce qu’il mesure | Question |
|---|---|---|
| Salaire net moyen | Masse salariale / volume de travail | Combien coûte le salarié moyen ? |
| Salaire à structure constante | Effectifs figés par catégorie, secteur, temps de travail | Combien vaut un emploi donné ? |
| RMPP | Salariés présents deux années complètes dans le même établissement | Combien gagne celui qui reste et avance ? |
Le salaire moyen augmente quand la qualification des emplois s’élève, même si aucun salaire n’est revalorisé.
La RMPP augmente avec l’ancienneté et les promotions, même quand le prix des postes baisse.
La thèse
Le salaire à structure constante est le seul des trois qui mesure le pouvoir d’achat d’un emploi. Sur longue période, il change le diagnostic : de 1978 à 2019, + 19,4 % pour le salaire moyen, − 4,2 % à structure constante (Concialdi 2023).
À poste donné, le salaire net du privé est en 2024 à 99,2 avec l’IPC et à 93,9 avec l’IPCH (base 100 en 1995).
L’indicateur était au chapeau des Insee Première dans les années 1990. Il a reculé ensuite, et 2022 et 2024 sont les deux seuls millésimes depuis 1990 où il n’est pas publié du tout.
La RMPP a pris le chemin inverse : du texte au chapeau (2019), puis au tableau principal avec son sigle (2023).
Le plan
Les indicateurs : l’effet de structure et sa décomposition.
Trente-six Insee Première, 1990-2025 : la place de chaque indicateur.
Le prix d’un poste en euros constants, déflaté par l’IPC et par l’IPCH.
Comparaison avec l’État, discussion et propositions.
Les indicateurs
L’effet de structure
Salaire moyen = structure constante + effet de structure.
L’effet de structure : 0,3 point par an de 1950 à 1967, 0,9 point de 1967 à 1978, 0,5 point depuis le milieu des années 1980.
Il représente environ 45 % de la progression du salaire moyen de 1950 à 2019 (Concialdi 2023; Bayet et Demailly 1996).
Il traduit pour l’essentiel l’élévation de la qualification des emplois : plus de cadres, moins d’ouvriers non qualifiés.
Sa décomposition : déjà en 1990
Insee Première n° 85, juin 1990 (Insee 1990) :
Effet de carrière (GVT positif) : promotions des personnes en place, + 2,0 points par an sur 1984-1986.
Entrées et sorties : les partants sont mieux payés que les entrants, − 0,7 point.
Effet de structure : environ + 1,0 point par an.
Aujourd’hui, l’effet de noria : en 2024, entrants à 1 982 €, sortants à 2 811 € (EQTP), soit − 1,3 point sur le salaire moyen (Insee 2025).
RMPP = structure constante + effet de carrière ; salaire moyen = RMPP − effet de noria.
La progression de carrière n’a pas vocation à compenser l’inflation : la RMPP ne mesure pas le pouvoir d’achat.
Un indicateur ancien
1971 : première mesure d’un effet de structure. Mai 1968 fait baisser la part des ouvriers ; le salaire moyen augmente de 10 %, de 8,3 % à structure constante (Padieu, Volkoff, et Calviac 1971).
1968-1982 (Fournier 1988), années 1980 (CERC).
Depuis 1990 : chaque année, un tableau en tête de l’Insee Première avec salaire moyen, structure constante et effet de structure.
La RMPP aussi est ancienne : « salariés en place » au chapeau en 1990 (+ 4,5 à + 5,1 % en francs courants), estimée jusqu’au millésime 1995, mesurée depuis 1997 (« permanents-permanents »).
Trente-six Insee Première, 1990-2025
Un corpus complet
36 numéros annuels, un par millésime de 1989 à 2024, du n° 85 (juin 1990) au n° 2079 (octobre 2025).
Liste vérifiée sur la bibliographie de Concialdi (2023) (1990-2009) et le catalogue de l’Insee (2010-2025) : aucun millésime ne manque.
Pour chaque numéro : valeurs publiées, place de chaque indicateur (chapeau, tableau, texte), nombre de mentions.
Une disparition par étapes
1990-1999 : structure constante au chapeau (9 numéros sur 10) et tableau de série depuis 1987.
2001 : quitte le chapeau (n° 778, salaires horaires et 35 heures).
2005-2017 : tableau de série (millésimes 2003 à 2015).
2019-2021 : un chiffre dans le texte (millésimes 2016 à 2019).
Avril 2022 : retour au chapeau pour corriger l’effet Covid (+ 3,2 % en moyenne, + 1,5 % à structure constante) (Insee 2022).
2021 et 2023 : une ligne du tableau.
2022 et 2024 : absente.
La place des deux indicateurs
Le nombre de mentions

Structure constante : 10,7 mentions par numéro (1989-1998), 6,2 (1999-2008), 4,0 (2009-2015), 3,0 (2016-2021), puis 0 ou 1.
2022 et 2024 : vérification
Texte intégral des n° 1971 et 2079 (chapeau, tableaux, notes, encadrés) et fichiers de données publiés avec eux.
Aucune occurrence de « structure constante », « effet de structure » ou « à catégorie socioprofessionnelle, secteur d’activité et condition d’emploi constants ».
Pas davantage dans les séries longues de l’Insee.
Les 34 autres numéros donnent tous une évolution à structure constante, au moins dans le texte.
2022 : l’année du plus fort recul du salaire moyen. 2024 : l’année d’un élargissement du champ (Mayotte, apprentis, stagiaires).
Des définitions qui changent sans être annoncées
1998, 2012 : changements de titre.
Millésime 2009 : des salariés à temps complet aux équivalents temps plein.
Décembre 2014 : série « recalculée depuis 2002 en salaires EQTP » ; 2009 passe de + 1,2 % à + 0,2 %.
Entre 2017 et 2019 : le sexe et l’âge sortent des variables qui définissent les groupes.
Jamais l’ancienne et la nouvelle définition sur une année commune.
Le prix d’un poste en euros constants
Les évolutions annuelles publiées

Depuis 2009 : structure constante −0,03 % par an, salaire moyen 0,5 %, RMPP 2,0 % (jamais négative).
Trente ans en euros constants : IPC et IPCH

2022 et 2024 imputés : salaire moyen moins l’effet de structure moyen (0,54 point), soit −1,5 % et +0,3 %.
Évolutions cumulées
| Période | Structure constante, IPC | Structure constante, IPCH | Salaire moyen, IPC | Salaire moyen, IPCH |
|---|---|---|---|---|
| 1995 - 2019 | 1,8 | -1,6 | 14,8 | 11,0 |
| 1995 - 2024 | -0,8 | -6,1 | 15,8 | 9,5 |
| 2008 - 2023 | -2,0 | -5,4 | 6,5 | 2,7 |
| 2019 - 2024 | -2,5 | -4,6 | 0,8 | -1,4 |
À poste donné, aucun gain de pouvoir d’achat depuis 1987 avec l’IPC (+0,4 %), environ − 6 % depuis 1995 avec l’IPCH.
Toute la hausse du salaire moyen vient de l’effet de structure.
Comparaison avec l’État
Deux trajectoires comparables

Le prix d’un poste, 2008-2023
| Structure constante, IPC | Structure constante, IPCH | |
|---|---|---|
| Secteur privé | −2,0 % | −5,4 % |
| Fonction publique de l’État | −4,6 % | −8,0 % |
La perte est moindre dans le privé, mais va dans le même sens.
Dans l’État, la structure constante n’est plus publiée du tout depuis le millésime 2021 (Geerolf 2026) ; dans le privé, elle est devenue intermittente.
Discussion
Limites
Imputation de 2022 et 2024 : un demi-point d’erreur sur l’effet de structure déplace le cumul d’environ un demi-point. Les cumuls jusqu’en 2019 ou 2021 ne reposent que sur des chiffres publiés.
Ruptures non corrigées par le chaînage : temps complet puis EQTP, définition des groupes, champ élargi en 2024.
Révisions : la baisse du salaire moyen de 2023 passe de 0,8 % à 1,0 % dans le n° 2079.
Groupes larges (catégories socioprofessionnelles) : une promotion à l’intérieur d’une catégorie compte comme une hausse du prix du poste. L’indicateur est plutôt un majorant : le diagnostic de stagnation n’en est que plus solide.
Conclusion
Points saillants
Pour parler du pouvoir d’achat des salaires, il faut dire de quoi : un emploi donné (structure constante), un salarié qui avance (RMPP), ou la moyenne des salariés.
À poste donné, le salaire net du privé n’a pas gagné de pouvoir d’achat depuis 1987 (IPC) et en a perdu environ 6 % depuis 1995 (IPCH).
L’indicateur était au chapeau dans les années 1990 ; il manque pour 2022, l’année du plus fort recul du salaire moyen depuis vingt-cinq ans, et pour 2024.
La RMPP, toujours positive, a pris sa place dans le chapeau et le tableau principal.
Ce qu’il faudrait : trois propositions
Rétablir chaque année la publication du salaire à structure constante, dans le tableau principal, avec sa série longue.
Publier la décomposition complète : structure constante, effet de carrière, effet de noria, comme en 1990.
Documenter les ruptures : publier l’ancienne et la nouvelle définition sur une année commune.
Ces propositions ne coûtent presque rien : l’Insee sait produire ces chiffres, et les publiait encore pour 2023.