Pourquoi les grandeurs qui croissent à taux constant se lisent sur une échelle logarithmique
OFCE, Sciences Po, CEPR
2026-10-12
Le PIB, le pouvoir d’achat, les prix, les salaires, les cours boursiers croissent à peu près à taux constant : ce sont des grandeurs exponentielles.
Elles sont presque toujours tracées sur une échelle linéaire, souvent en « base 100 ».
Appliquée à une grandeur exponentielle, l’échelle linéaire :
L’Insee le savait : ses publications des années 1970 et 1980 utilisaient l’échelle logarithmique pour les indices en base 100.
Le principe : une échelle où les pentes sont des taux de croissance.
Trois illusions : inflation américaine, Nasdaq, pouvoir d’achat, PIB par habitant, consommation, Smic, comparaisons internationales.
Un savoir-faire qui s’est perdu : l’Insee en 1976, Kessler et Strauss-Kahn en 1982.
Objections et mode d’emploi.
Échelle linéaire : des distances égales représentent des différences égales (100, 200, 300).
Échelle logarithmique : des distances égales représentent des rapports égaux (100, 200, 400).
Trois règles de lecture :
Cleveland recommande les logarithmes dès qu’il importe de comprendre des variations en pourcentage ou des facteurs multiplicatifs (Cleveland 1994).
Ramener une série à 100 une année donnée, c’est dire que seul compte le rapport à la valeur initiale : la grandeur est sans dimension.
Un indice de 250 signifie « 2,5 fois plus ». On compare deux indices en les divisant, pas en les soustrayant.
Les graphiques en base 100 appellent donc, par construction, une échelle logarithmique.
Les deux échelles se confondent quand la série varie de quelques pour cent. La question se pose dès que la série double : longue période, prix, salaires, grandeurs en valeur, comparaisons entre pays.

L’indice gagne 6,0 points par an de 1960 à 1974, et encore 3,4 points par an de 1974 à 2007.
La croissance plus lente s’applique à un niveau plus élevé : une division par trois du taux de croissance devient, en points, une baisse de 42 %.
En linéaire, les années 1990 et 2000 ressemblent aux Trente Glorieuses. En logarithmique, elles s’en distinguent nettement.
Le débat sur le pouvoir d’achat porte précisément sur ces ruptures de tendance (Geerolf 2024, 2026).




Pouvoir d’achat d’un capital placé en 1914, en or, en actions et en obligations (Kessler et Strauss-Kahn 1982), d’après Fabre (1981).
Un éventail de droites de taux de croissance constants, de + 5 % à − 10 % par an.
On lit directement, sans calcul, le rendement réel annuel moyen de chaque placement sur n’importe quelle période.
Les pentes sont des taux de croissance, et l’on peut les graduer.
Les indices en base 100 de l’Insee sont aujourd’hui presque toujours tracés en linéaire, même au-delà de 300 ou 600 (Insee 2022a, 2020, 2022b).
Une partie de la presse économique et des sites comme Our World in Data l’ont conservée ou retrouvée.
Un effet des logiciels : le tableur propose le linéaire par défaut, le logarithmique est enfoui dans les options de l’axe.
Le dessinateur choisissait son papier ; le tableur choisit pour l’utilisateur.
93 % de bonnes réponses avec des axes linéaires, 56 % avec des axes logarithmiques (Menge et al. 2018) ; pendant le Covid-19, 84 % contre 41 % (Romano et al. 2020).
Ces études mesurent la lecture d’un niveau. Pour une grandeur exponentielle, ce qui compte est une évolution ou une comparaison, que le linéaire fausse.
Le public des publications économiques n’est pas celui de ces expériences.
L’objection plaide pour un apprentissage : présenter les deux échelles côte à côte, et le dire.
Les taux et les parts : chômage, inflation, taux d’intérêt, partage de la valeur ajoutée.
Les soldes, qui changent de signe : solde commercial, déficit public.
Les décompositions additives : aires empilées, contributions à la croissance.
Les séries courtes et peu variables : les deux échelles se confondent.
Autre solution : tracer directement le taux de croissance ou le rapport (le pouvoir d’achat du Smic plutôt que le Smic et les prix).
Pour une grandeur exponentielle, l’échelle linéaire n’est pas neutre : elle est biaisée, et toujours dans le même sens.
Elle fait paraître les hausses récentes plus fortes que les anciennes : l’inflation américaine depuis 2020, la hausse du Nasdaq depuis 2016.
Elle efface les ralentissements survenus à un niveau élevé : le pouvoir d’achat par unité de consommation croissait trois fois plus vite avant 1974 qu’après.
Elle fait diverger des grandeurs qui progressent au même rythme : le PIB et la consommation, le Smic et les prix.
La statistique publique et les économistes gagneraient à revenir à une pratique que l’Insee connaissait bien.