Modération salariale, désinflation compétitive et mesure des prix en France, 1983-2026
IFE-OFCE
octobre 2026
16 novembre 2021, Assemblée nationale, le ministre de l’Économie : « Quant à l’augmentation générale des salaires, prenons garde à la boucle prix-salaires : c’est un cercle vicieux qui peut nourrir l’inflation et appauvrir les Français ! » (Assemblée nationale 2021)
2014 : un rapport aux ministres français et allemand appelle la France à suivre la voie qui lui avait permis, dans les années 1980, « d’éviter une indexation généralisée » (Enderlein et Pisani-Ferry 2014, 16).
2022 : deux économistes parmi les plus écoutés proposent que les rattrapages salariaux prennent la forme de « primes exceptionnelles » (O. Blanchard et Pisani-Ferry 2022).
Ni la nécessité de la compétitivité, ni la sincérité des auteurs ne sont en cause : la question est comment une conviction devient une évidence.
Bourdieu : la doxa, « point de vue particulier, le point de vue des dominants, qui se présente et s’impose comme point de vue universel » (Bourdieu 1993, 60).
Bourdieu et Boltanski : des « lieux neutres », commissions et colloques « autour du plan », où s’élabore un « discours sans sujet », une politique « dépolitisée, neutralisée, promue à l’état de technique » (Bourdieu et Boltanski 1976, 4 et 48).
La modération salariale : pas d’auteur, une contrainte plutôt qu’un choix, et ceux qui la contestent passent pour ignorer l’économie.
1956 : la « politique de l’indice » bloque les seuls prix suivis, pour retarder la revalorisation du salaire minimum (Padieu 2008, 8‑9).
1957 : un indice d’indexation du Smig dont le gouvernement fixe la composition ; l’Insee met en garde contre son « caractère arbitraire » (Touchelay 2014, 397).
1982-1983 : désindexation des salaires pour rester dans le SME. Fin de la « bataille de l’indice des prix » (Touchelay 2014, 400).
La désinflation compétitive : modération salariale, franc fort puis euro, inflation inférieure à l’Allemagne (O. J. Blanchard et Muet 1993; Fitoussi 1995).
L’indice des prix devient référence des négociations et critère de réussite.
Loi du 22 juillet 1993 : les pensions suivent l’indice des prix (République française 1993, art. 4). Une inflation mesurée plus basse ralentit la dépense sans qu’aucune décision soit prise.
Suppression du CERC, qui « mesure l’évolution du pouvoir d’achat des Français » (Fabius 1993).
Le successeur : le DG de l’Insee membre de droit, les chargés de mission gérés par l’Insee (Premier ministre 1994). Recréé en 2000, supprimé en 2013 (République française 2013).
« Pensée unique » (Ramonet 1995) ; fondation Marc-Bloch (1998) (Chemin 1998).
Alain Minc (1995) « persiste et signe » : la hausse du salaire doit être « inférieure à la hausse de la productivité » ; l’euro « nous permettra heureusement d’importer clandestinement ce modèle » (Minc 1995).
Jacques Chirac (1995) : « la feuille de paie n’est pas l’ennemie de l’emploi ». Élu : gel des traitements, « la feuille de paie des fonctionnaires, c’est aussi la feuille d’impôts » (Freyssenet 2022).
Henri Guaino (2005) : déflater le salaire moyen par l’IPC pour argumenter dans les négociations « relève de l’escroquerie intellectuelle » (Guaino 2005).
2007 : l’Élysée demande des indices qui « reflètent réellement la réalité vécue » ; le ministère en fait des « indicateurs complémentaires » (Sarkozy 2007; Quinet 2008). La doctrine l’emporte.
L’Élysée (2012-2014) : le conseiller social du président, avec le secrétaire général adjoint, aux patrons de la métallurgie : « Il faudrait tenir votre masse salariale » (Freyssenet 2022).
Rapport aux ministres (2014) : « l’inertie des salaires renforce les problèmes de compétitivité » ; en cause, les NAO ; un « signal fort » pour que les salaires réels n’augmentent pas plus vite que la productivité (Enderlein et Pisani-Ferry 2014, 15‑16).
Un institut de conjoncture (2017) : « il faudrait que les prix et les salaires en France augmentent moins vite que les rémunérations en Allemagne de 1 à 2 points par an » (Ragot 2017).
Un ministre : contre la boucle, les primes défiscalisées (Assemblée nationale 2021) ; en 2022, sur les salaires, « Mais ça n’est pas du tout notre rôle ! » (Conesa 2022).
Le DG de l’Insee (janvier 2022) : « Plus on parle d’inflation, plus on risque d’alimenter la hausse des prix » (Les Échos 2022).
Des universitaires (2022) : « il ne faut pas laisser s’installer des mécanismes pérennes d’indexation des salaires sur les prix et des prix sur les salaires » (O. Blanchard et Pisani-Ferry 2022).
Un rapport au Premier ministre (2023) reproche à l’Ires d’analyser les salaires « sans faire aucune référence au ralentissement de la productivité » (Tavernier et Véron 2023, 23) : le reproche fait au CERC en 1993.
Un cadre commun : la hausse des salaires est d’abord un risque, et le pouvoir d’achat doit passer par d’autres canaux que le salaire.
Désindexation : seuls restent indexés le Smic, des minima sociaux et les pensions (Madeline 2022).
Le Smic : la dernière indexation générale ; 2014 propose de la lier à la productivité (Enderlein et Pisani-Ferry 2014, 16).
Les primes : PEPA versée en 2021 à 4 millions de salariés sur 25, 506 euros en moyenne (Kindermans 2022). Primes encouragées « pour tenter de limiter l’augmentation des salaires et de regagner en compétitivité » (Geerolf 2023, 71).
La fonction publique (2015-2025) : point d’indice +6,3 %, inflation +20,9 %, primes +47,4 % ; part des primes de 20,4 % à 25,0 % (Verdier et al. 2026).
La BCE, employeur (2022) : +4,07 % pour son personnel, « consistent with its own opposition to deals that link wages to inflation » ; « no room for negotiation » (Arnold 2022).
Juillet 2022 : « la priorité ne semble pas être d’enrayer une dynamique de boucle prix-salaires qui n’existe pas à ce stade, en tout cas en Europe » (Geerolf et Jacquet 2022, 11).
FMI (octobre 2022), 22 épisodes en 50 ans : « il est rare que les spirales se prolongent » (Bluedorn 2022).
Inflation : 5,2 % (2022), 4,9 % (2023), 2,0 % (2024), 0,9 % (2025) (Insee 2026). Pas de spirale.
L’ajustement a été supporté par les salaires réels (Concialdi 2023; Geerolf 2026b).
2026 : des salaires réels « en deçà de la productivité, reflétant un pouvoir de négociation affaibli » (Insee 2026).
La théorie classique impute le chômage à la rigidité des salaires : « when there is rigidity, to lay on this rigidity the blame of maladjustment » (Keynes 1936, 257).
« There is, therefore, no ground for the belief that a flexible wage policy is capable of maintaining a state of continuous full employment » (Keynes 1936, 267).
« it can only be a foolish person who would prefer a flexible wage policy to a flexible money policy » (Keynes 1936, 268).
Sa recommandation : « the maintenance of a stable general level of money-wages » (Keynes 1936, 270).
1967 : faire de la rigidité des salaires le trait distinctif du keynésianisme, « one of the more curious aspects of the development of Keynesianism ».
La synthèse : l’équilibre général, plus « a spanner in the works » ; des « terms of truce » « leaving the theoretical honours to the former » (Leijonhufvud 2009, 1).
Le nouveau keynésianisme : « Except for this stress on inflexibilities this brand of contemporary macrotheory has basically nothing Keynesian about it » (Leijonhufvud 2008, 8).
Si le problème vient des rigidités nominales, l’indexation en est une de plus.
Face au choc énergétique : les salaires ne doivent pas suivre les prix, le salaire réel doit baisser. Sous un vocabulaire keynésien, la réponse classique.
Pour Keynes, l’erreur : faire porter l’ajustement sur le marché du travail, « the burden of adjustment should not be thrown on this market » (Leijonhufvud 1968, cité par De Vroey (2016), p. 114).
Leijonhufvud (1968) doutait déjà : sur données américaines, les tentatives « failed entirely to isolate a comparably “neat” and reliable relationship » ; « the very existence of the animal is in doubt » (Leijonhufvud 1968, 738 et 740).
Il avait raison : entendue comme une relation entre inflation et chômage, la courbe de Phillips n’a jamais existé.
La boucle repose sur un « argument fallacieux » : la courbe de Phillips, comme équilibre du marché du travail, détermine le salaire réel, non le salaire nominal (Geerolf 2021a, 80).
Référence des négociations, base des revalorisations, critère de réussite.
1957 : « la coexistence de deux indices, l’un politique, l’autre plus scientifique, conduit à des confusions » (Rempp 1996, 8).
Le tabac : relever son prix « sans que cela se répercute sur l’indice » ; Vedel juge une telle loi « inopérante » ; d’où l’indice hors tabac (Padieu 2008, 9‑10).
2022 : bouclier tarifaire et baisse des taxes : « elles réduisent l’inflation de 2 points », un effet « qui va améliorer substantiellement la compétitivité française » ; la tarification duale, « l’Insee la prendrait en compte dans l’indice des prix » (O. Blanchard et Pisani-Ferry 2022).
États-Unis, 1995 : la commission Boskin ne cherche que des causes de surestimation (Boskin 1996).
Un choix de méthode qui abaisse l’indice s’inscrit dans la doctrine ; un choix qui le relève va contre elle.
Le premier ne suscite guère de contestation de la part de ceux qui en ont les moyens ; le second en suscite.
Logement, santé, effets qualité, déflateur des revenus : des choix qui vont presque tous dans le même sens (Geerolf 2024a, 2026a, 2025, 2024b).
La doxa n’explique pas chacun d’eux. Elle explique pourquoi aucun n’a été jugé urgent à revoir.
La modération salariale n’est pas la politique d’une majorité ou d’une école : c’est une doxa, présentée comme une contrainte, partagée par ceux qui gouvernent, qui conseillent et qui mesurent.
Elle a sa logique : en change fixe, la compétitivité passe par les prix relatifs, et les prix relatifs par les salaires.
Elle a sa théorie, qui doit moins à Keynes qu’aux classiques qu’il combattait.
Elle a son coût : en 2021-2023, l’ajustement a été supporté par les salaires réels, et la boucle redoutée ne s’est pas matérialisée.
Une politique des revenus qui ne reposerait pas sur la mesure de l’inflation la plus basse possible exige que la mesure soit discutée pour elle-même.